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La crise, qui ne date pas d’hier, conduit d’éminents économistes à interroger des notions morales : cupidité, avidité, inégalité. Les penseurs bouddhistes apportent aussi leurs contributions dans ce débat mondial.

Les prix Nobel d’économie indien Amartya Sen1 (en 1998) et américain Joseph E. Stiglitz2 (en 2001), le professeur français Daniel Cohen3 et d’autres économistes livrent régulièrement au public leurs réflexions, nourries de sciences économiques, historiques et philosophiques, sur la crise mondiale. Le bouddhisme, qui enseigne, depuis plus de 2 500 ans, des principes comme les Quatre nobles vérités, la Voie du milieu, la pratique des « perfections » (paramita) ou la compassion, apporte aujourd’hui de précieux outils d’analyse et des moyens d’agir sur l’économie de notre monde.

Les Quatre nobles vérités, voie ou méthode pour sortir de la crise

L’an dernier, lors d’un forum « Economie et spiritualité » organisé à l’institut bouddhiste Karma Ling, en Savoie, a été présentée « une approche bouddhiste de la crise », analyse due au maître français du bouddhisme tibétain Denys Rinpoché.4 Il y applique la « méthode » connue sous l’appellation de « Quatre nobles (ou merveilleuses) vérités », exposée par le Bouddha dans son premier enseignement5 : le constat de la souffrance, la question de son origine, de sa cessation et du chemin qui mène à cette cessation. Autrement dit : (a) la crise, (b) son origine, (c) sa cessation et (d) la voie menant à sa cessation.

a. Un constat : la spéculation (l’argent faisant de l’argent) représente 90% de l’ensemble des échanges monétaires l’économie vivante (ou réelle) seulement 10%. Aristote opposait la « chrématistique », ou art de s’enrichir, à l’« économie », qui désigne la norme de conduite du bien-être de la communauté : production, échange, consommation de biens et de services. Selon le philosophe grec, la première, égoïste, est malsaine et non éthique, la seconde constitue une part essentielle de la vie sociale.

b. L’origine commune, cause et racine de la crise financière et du désastre écologique, est l’A-V-I-D-I-T-É, l’appétit insatiable de l’ego. Elle a donné naissance à un monstre : le « vampire financier ».

c. Pour chasser ce vampire, il faut dissiper l’obscurité qui l’entoure, le démasquer, le rejeter. C’est une maladie qui peut être soignée. L’avidité et la chrématistique devraient être régulées par la loi et de nouvelles normes de profit, non égoïstes, utilisées.

d. La voie pour sortir de la crise, la solution au désastre, consiste, pour chacun, à mener une vie éthique et spirituelle, guidée par une Règle d’or : « Respecte autrui comme toi-même, considère tes semblables comme toi-même. » L’action sur soi-même, la réduction de sa propre avidité, et l’action sur le monde, la régulation financière globale, vont de pair. Chacun peut pratiquer une consommation attentive. Mais la « thérapie fondamentale » est la méditation, « purification de l’ego 100% naturelle et biologique » ! Comprendre la réalité de l’interdépendance permet aussi de développer, plutôt que la compétition, la coopération, la bonté empathique et le bien-être.


Tout en rappelant qu’il n’est pas bouddhiste « dans le sens religieux du terme », Edgar Morin estime que le message du Bouddha « est un des plus adaptés à la crise du monde contemporain ».6 C’est pourquoi il adopte lui aussi, dans sa contribution au forum, le cheminement décrit par la doctrine des Quatre nobles vérités, qu’il nomme « nobles réalités ».

a. Cette crise vient d’une économie mondiale non régulée. La crise de la mondialisation est « le pire et le meilleur de ce qui peut arriver à l’humanité ». Pour le moment, le pire domine. Le meilleur, qui ne s’est pas encore réalisé, est que, pour la première fois, toute l’humanité vit une communauté de destin, a les mêmes problèmes vitaux à traiter.

b. Cette crise de civilisation est aussi une crise de la pensée. Formés dans la segmentation des savoirs, nous sommes incapables d’élaborer une pensée de la complexité, du lien réel qui existe entre les choses. Nous sommes aveugles sur le règne du calcul, du profit, de la technique, qui nous manipulent et nous rendent inhumains envers le monde animal et le monde humain.

c. Sur le plan économique, plusieurs actions et perspectives convergent vers ce qu’on a appelé l’« économie plurielle », refoulant l’hégémonie du profit : l’économie sociale et solidaire, l’économie verte, le commerce équitable, ensemble de processus économiques liés à une réforme de notre mode de consommation, et donc de notre mode d’être citoyens.

d. La quatrième « noble réalité », c’est donc l’idée qu’il nous faut changer de vie, emprunter un chemin, une « Voie » : « Tout est à reformer, si l’on veut tout humaniser, si l’on veut rétablir un minimum de bien-vivre. »8 Il faut à la fois changer les structures, la société, et en même temps nous changer nous-même. Il faut une réforme culturelle, c’est-à-dire une réforme de vie. À la fois une restauration de la solidarité et la promotion de l’autonomie de l’individu : « Nous avons besoin d’un accord avec nous-même qui nous mette en accord avec autrui. »9 L’adhésion à ce qui est amour et amitié. Et, suivant le message du Bouddha, l’« Eveillé-éveilleur », ce sens de la compassion qui est, en même temps, compréhension envers tout ce qui est vivant.

La Voie du milieu, voie de la modération, de la satisfaction et de l'humanité

La Voie, dans la doctrine bouddhique, est la « Voie du milieu ». Le Bouddha l’a enseignée dès son tout premier prêche.10 Les écoles du Grand Véhicule n’ont cessé, au fil des siècles, d’en explorer les potentialités.11

Dialoguant sur « l’économie de marché et le rôle de la religion »12 le théologien américain Harvey G. Cox et Daisaku Ikeda reconnaissent, dans cette voie médiane, la meilleure façon de vivre pour se libérer de la « religion du marché », de la culture de la consommation, de l’avidité insatiable et de la destruction spirituelle.

Comment contrôler l’énergie de ces désirs matériels et la canaliser vers la création de valeurs bénéfiques ? Le Bouddha avait réalisé que l’ascétisme poussé à l’extrême – l’effort pour éliminer les désirs – équivalait à un suicide. Le Sûtra du Lotus enseigne à désirer peu de choses et s’en satisfaire pleinement. Suivre ce conseil de modération rend la vie plaisante et tranquille, et limite l’hypertrophie du désir, destructrice et nuisible. « Une personne véritablement riche dépasse l’égoïsme premier et contrôle l’avidité, les préjugés et les conflits. Une personne de ce genre travaille dur pour créer un mode de vie éthique et spirituel, ayant pour but son bonheur personnel et celui des autres. »13 Ce mode de vie est celui que prône Denys Rinpoché ; il offre un modèle de cette réforme de vie qu’Edgar Morin appelle de ses voeux.

Dans l’optique bouddhique, l’action sur soi-même et l’action sur le monde vont de pair. La « façon dynamique de vivre » et la « sagesse rayonnante »14 auxquelles donne accès cette pratique de la voie médiane peuvent changer l’orientation de toute la société humaine.

Le fondateur du mouvement Soka, Tsunesaburo Makiguchi, énonça dans Géographie de la vie humaine (1903) le concept de « concurrence humanitaire », appelant à une course pour rivaliser davantage d’humanité : « Il faut s’efforcer d’agir pour le bien d’autrui, car si autrui reçoit des bienfaits, alors nous en recevons aussi. »15 Dans cette vision d’un monde « gagnant-gagnant », les valeurs de justice et d’égalité sociales proposées par le socialisme et celle de libre concurrence mise en avant par le capitalisme ne s’excluent pas. Les unes trouvent leurs racines dans des principes humanistes et l’autre est source d’énergie et de vitalité :

« La libre concurrence stimulée par les impulsions effrénées de l’égoïsme peut tomber dans une sorte de darwinisme social où les plus forts profitent des plus faibies. Mais la concurrence dirigée à l’intérieur d’un cadre approprié de règles et de conventions catalyse les énergies des individus et revitalise la société. C’est en cela que réside la valeur de la concurrence humanitaire. Elle nous oblige à affronter la réalité de la concurrence, tout en garantissant que celle-ci s’exerce bien sur la base de valeurs humaines, suscitant ainsi une réaction synergique entre les préoccupations humanitaires et les forces compétitives. C’est cela qui rend la concurrence humanitaire digne de figurer comme un paradigme essentiel du XXIe siècle. »16, écrit Daisaku Ikeda.

Si la pratique de la Voie du milieu réconcilie dans la vie d’une personne désirs, éthique et spiritualité, elle permet à une société, en se revitalisant, d’associer avidité et altruisme au bénéfice de tous.

La pratique du don, source de prospérité pour soi et pour autrui

On est loin de l’image déformée d’une religion bouddhiste « coupée du monde » et cultivant l’indifférence aux turbulences de la société. Dans un entretien avec l’économiste américain Lester C. Thurow, Daisaku Ikeda souligne que le Sûtra du Lotus accorde une grande importance à l’économie et que le bouddhisme respecte profondément les activités économiques : « [Le Sûtra du Lotus] enseigne comment développer la force créatrice inépuisable des êtres humains, afin de faire prospérer l’économie et contribuer par cette richesse au bonheur de l’humanité. »17

Sans faire l’éloge de l’avidité, le Bouddha encourageait ses disciples laïcs dans leur recherche de bienfaits pour assurer leur subsistance. La pratique du don concrétise ces principes. Elle est la première des « perfections » (paramita) d’un bodhisattva. Paramita désigne la pratique d’une vertu menée vers sa perfection, porteuse de l’énergie nécessaire pour assurer le passage des illusions et des souffrances à l’Eveil. Le Sûtra du Lotus en mentionne six : la première est le don (dana). Donner de son temps et de son argent permet de cheminer vers l'Eveil.

La pratique du don s’exerce d’abord, historiquement, au bénéfice du Sangha, la communauté des moines ; mais elle favorise aussi, dans toute la société, l’entraide et le partage. Elle aide au développement spirituel en réduisant la possessivité et en cultivant une attitude ouverte et sensible aux autres.

Donner permet de se libérer de l’emprise de l’avidité et d’acquérir une conception saine du rôle de l’argent, dans la vie et dans la société. Un sûtra dit : « Il ne faut pas considérer que la fortune que nous avons accumulée en travaillant durement nous appartient dans sa totalité. Il ne faut pas tout dépenser pour soi seul. Il convient d’utiliser une partie de cette fortune pour les autres, une autre partie pour des événements imprévus, et il faut aussi se réjouir que cet argent puisse être utile à la société et aux enseignements. »

Daisaku Ikeda souligne l’importance de « faire le bien pour soi et pour autrui »18 et appelle de ses voeux « une manière de vivre qui amène à contrôler ses désirs et à les utiliser pour se développer davantage, vers un objectif plus élevé, afin de parvenir à la prospérité pour soi-même et pour autrui. »19

La compassion, remède à la maladie de l'égoïsme

Cet objectif de prospérité partagée est, au fond, action de pure bienveillance, ou compassion. C’est l’idéal du bodhisattva (« être voué à l’Eveil »), qui aspire à réaliser la bouddhéité afin d’aider les êtres plongés dans la souffrance. « Sur le plan économique, cette aide consiste à agir pour supprimer la pauvreté et sauver les gens. »20

C’est une valeur préconisée par toutes les religions traditionnelles, mais souvent méprisée, de nos jours. « Le marché ne récompense pas la compassion. Il n’a même pas la moindre notion de compassion. »21 L’économiste et bouddhologue français Serge-Christophe Kolm et Daisaku Ikeda se trouvent « en accord total » sur l’importance de la compassion qui consiste à « de’barrasser les hommes des causes de souffrance et les conduire à un bonheur absolu : il s’agit là d’un idéal spirituel plus profond que le seul fait d’aimer son prochain. »22 Cet idéal est celui-là même exprimé par les Quatre nobles vérités.

Cette compassion, affirme M. Kolm, est l’un des points clés pour « trouver une façon de propager le bouddhisme, qui sache toucher et inspirer les Occidentaux »23 car « c’est précisément la pensée bouddhique qui guérira les plus graves maladies de l’Occident, les problèmes fondamentaux de notre époque, tels que l’égoïsme. »24 Le bouddhisme « détient la clé de ce traitement. La pensée bouddhique touche directement l’être profond qui souffre, nous offrant ainsi l’essence intérieure de la liberté. »25 Il « apporte à ces problèmes des réponses d’une clarté limpide, quasi miraculeuse ». Il est « la réponse idéale aux besoins de notre temps. »26

Cela fait quelques décennies que des bouddhistes orientaux et des penseurs occidentaux, nourris de spiritualité bouddhique, expriment cette « vérité ». Plus nombreux seront les Occidentaux à l’entendre et à le faire savoir, mieux vivra l’humanité dans un monde apaisé et prospère.


Tiré de Valeurs humaines n°25, novembre 2012, pp. 18-21.



Notes

  • 1. L’économie est une science morale, éd. La Découverte, coll. La Découverte/Poche, 2004.
    Repenser l’inégalité, éd. du Seuil, coll. Points Économie, 2012.
  • 2. Le Triomphe de la cupidité, éd. Actes Sud, coll. Babel, 2011.
    Le Prix de l’inégalité, éd. Les liens qui libèrent, 2012.
  • 3. La Prospérité du vice. Une introduction (inquiète) à l’économie, éd. Le Livre de Poche, coll. Littérature & Documents, 2011.
    « Homo ecanomicus ». Prophète égaré des temps nouveaux, Éd. Albin Michel.
  • 4. Une vision spirituelle de la crise économique. Altruisme plutôt qu’Avidité: le remède à la crise, ouvrage collectif, éd.Yves Michel, coll. Économie, 2012, p. 19.
  • 5. Le Sûtra de la mise en mouvement de la roue du Dharma. Traduction française d’après le canon bouddhique pali dans Le coeur des enseignements du Bouddha, de Thich Nhat Hanh, éd. de la Table ronde, coll. Pocket, 2003, p. 319.
  • 6. Une vision spirituelle de le crise économique, p. 31.
  • 7. Edgar Morin, La Voie. Pour l’avenir de l’humanité, éd. Fayard, 2011.
  • 8. Une vision spirituelle de la crise économique, p. 29.
  • 9. Ibid., p.31.
  • 10. « Le Tathagata a réalisé la Voie du milieu. » Sûtra de la mise en mouvement de la roue du Dharma. Dans Le coeur des enseignements du Bouddha, p.319.
  • 11. Voir les articles « Sur la Voie du milieu », parties let 2, dans les numéros de décembre 2011 et février 2012 de Valeurs humaines.
  • 12. Dans Persistance de la religion. Perspectives comporées sur la spiritualité moderne, éd. L’Harmattan, 2012. Valeurs humaines n°25-novembre 2012.
  • 13. D. Ikeda, Ibid., p. 55.
  • 14. Ibid., p. 57.
  • 15. Makiguchi Tsunesaburo zenshu (OEuvres complètes de Tsunesaburo Makiguchi), Tokyo, Oaisan Bunmeisha, 1981-1988,2:399.
  • 16. D&E-mai 2009, 25.
  • 17. D&E-juillet 1999, 95.
  • 18. Ibid., 96.
  • 19. Ibid., 97.
  • 20. Ibid.
  • 21. Harvey G. Cox, Persistance de la religion, p. 52.
  • 22. D. Ikeda, Troisième Civilisation, n°334, septembre 1990, p. 9.
  • 23. S-C. Kolm, Ibid.
  • 24. Ibid., p. 6.
  • 25. Ibid., p. 8.
  • 26. Ibid., p. 6.


Une personne véritablement riche dépasse l’égoïsme premier et contrôle l’avidité, les préjugés et les conflits. Une personne de ce genre travaille dur pour créer un mode de vie éthique et spirituel, ayant pour but son bonheur personnel et celui des autres.

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Commentaires   
+1 #1 affeli 11-06-2013 10:12
Plus on récite le Daimoku de Nam-myoho-renge-kyo, plus on a de compassion pour les autres.
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