Au Japon ceux qui s’aiment ne disent pas je t’aime, Elena Janvier, Éd. Arléa, 2011.

L’Occident a découvert le Japon à deux reprises: au milieu du XVIe siècle, quand des marchands portugais y accostent et, deux cents ans plus tard, quand les États-Unis contraignent l’empire du Soleil-levant à s’ouvrir au commerce. Depuis, la culture japonaise ne cesse de fasciner ou d’interroger. L’ouvrage d’Elena Janvier en témoigne.

En 1585, le père jésuite portugais Luis Frois fait une description comparative et thématique des moeurs japonaises et européennes. Il écrit : « Chez nous, les hommes entrent en religion pourfaire pénitence et pour leur salut ; les bonzes le font pour échapper au travail et vivre en repos parmi les plaisirs. »1

En 1890, c’est au tour de l’Anglais Basil Hall Chamberlain, professeur à l’université de Tokyo, de laisser ses impressions dans un ouvrage, Things Japanese. Composé sous forme de dictionnaire, on y trouve, à la lettre T, l’article Topsy-Turvydom : « Le Monde du tout-à-l'envers ». Il y développe l’idée que « les Japonais font beaucoup de choses de façon extrêmement contraire à ce que les Européens jugent naturel et convenable. »2

L’idée est remise au gout du jour par trois jeunes femmes françaises ayant vécu au Japon. « Là où s’achèvent les dernières pages du livre du père Frois, commencent celles-ci », écrivent-elles. Au Japon ceux qui s’aiment ne disent pas je t’aime rassemble – là aussi, sous forme d’abécédaire – les observations tendres, réalistes ou poétiques, de trois regards – qui n’en forment plus qu’un – sur le quotidien des Japonais au début du XXIe siècle. Petit précis de voyage, elles déchiffrent avec légèreté et amusement ce qui, aujourd’hui, distingue encore les modes de vie japonais et français.

Pas moins de 130 rubriques et de 250 mots s’y succèdent. De « Amour » (entrée obligée...) à « Zeami » (célèbre auteur de théâtre Nô), chaque définition est un plaisir récréatif, prétexte à entamer la conversation quand ce livre nous aura définitivement convaincu de partir vers le pays du Soleil-levant.

Au Japon, on ne paie pas l’autobus en y entrant, mais en en sortant (sauf à Tokyo). En France, les magasins sont ouverts ou fermés, tandis que, au Japon, ils ne sont jamais fermés : quand ils ne sont pas ouverts, ils sont « en préparatifs ». Alors que nous lâchons un « juron » avant même que l’objet qui nous tombe des mains n’atteigne le sol, ou quand le feu passe au rouge – au Japon, on ne fait simplement aucun commentaire. Quand un Japonais est vraiment dépité, il laisse échapper un « Tiens » (Ala-ala !), un : « C’est dommage ! » (Zannen !), ou encore « Quel imbécile je fais ! » (Baka ne !).

De nombreuses autres notes savoureuses et surprenantes s’égrènent, tels des instantanés de culture japonaise que nous avons, de plus en plus envie, au fil des pages, de constater par nous-même.

Comme le rappelle Claude Lévi-Strauss, souligner les contraires entre les cultures, ce n’est pas affirmer leur inégalité : « La symétrie qu’on reconnaît entre deux cultures les unit en les opposant »3, écrit-il. « Monde à l’envers » ne signifie pas « monde inférieur ».


Valeurs humaines n°9-10 - juillet-août 2011, p.63.

Notes

  • 1. R. P. Luis Frois, Européens et Japonais, préface de Claude Lévi-Strauss, Chandeigne, 1998, p. 37.
  • 2. Ibid., p.
  • 3. Européens et Japonais, p. 11.

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