Edgar Morin, intervenant au forum Libération, en 2008. [David.Monniaux /CC-wikipedia]

Dans le livre Mon chemin, paru en septembre 2008, l’écrivain et sociologue Edgar Morin se livre à une journaliste, parle de sa vie, de ses passions, de ses combats. Lucide, mais optimiste, il se découvre un homme épris de paix et de cohésion sociale, le tout couronné par une belle humilité.

Edgar Morin se dit français, européen, méditerranéen, juif, et citoyen du monde. Il se définit aussi comme « tout d’abord un fils », fils orphelin de sa mère, fils de son père jusqu’à soixante-trois ans, fils de ses actes. Et ensuite comme un être moyen, curieux, cherchant à donner du sens à la vie en cultivant la fraternité.

Une vie ponctuée de nouveaux départs et riche de rencontres

Ce livre nous permet de découvrir un Edgar Morin dans une dimension très personnelle, souvent intime. Fort de ses convictions, il reste admirablement jeune d’esprit par les nombreuses questions qu’il ose encore poser et se poser. En dépit de son immense contribution à la sociologie de la connaissance et de la pensée complexe dans le monde entier, ce pionnier de la transdisciplinarité nous dit avoir « toujours eu besoin d’amour et d’amitié » . La vie de cet homme de quatre-vingt-sept ans est ponctuée de rencontres significatives, depuis sa participation active à la Résistance pendant la Seconde Guerre mondiale, jusqu’à aujourd’hui.

Détruit parla mort de sa mère alors qu’il n’avait que dix ans, il risque sa vie en entrant dans la Résistance à vingt ans, rompt définitivement avec le communisme à trente ans, découvre l’Amérique latine à quarante ans et construit sa « sociologie du présent ». A cinquante ans, il découvre la Californie, libère et construit sa pensée du monde avec les fondements de son oeuvre majeure, La Méthode, qu’il achèvera trente ans plus tard ! En 2001, il se lance dans ce qu’il nomme sa « mission » : la réforme des fondements de l’éducation pour un meilleur futur... « Commencer, toujours recommencer. »

Proche de Spinoza qui écarte l’idée d’un Dieu extérieur au monde pour mettre la créativité dans la Nature, Edgar Morin raconte avec humour que « La raison a ses limites et la mystique a ses raisons. » On le découvre très sensible à l’oeuvre de Pascal, citant par deux fois l’adage tiré des Pensées  : « Toutes choses étant causées et causantes, aidées et aidantes, médiates et immédiates, et toutes s’entretenant par un lien naturel et insensible qui lie les plus éloignées et les plus diverses, je tiens pour impossible de connaître les parties sans connaître le tout, non plus de connaître le tout sans connaître les parties. » Edgar Morin nous dit réfléchir et guider sa pensée selon le tétralogue « raison, foi, doute et religion » en osant poser, en toute liberté, toutes les questions qu’il juge nécessaires.

La construction d'une pensée complexe

Quelles étaient ses lectures de jeunesse ? Le jeune Edgar est très éclectique, de Jack London à Gaston Bachelard, de Hegel à Jankélévitch, Pascal et Montaigne, bien sûr, Spinoza et d’autres. Ses lectures décisives : celle de Hegel et sa philosophie du devenir « qui m’a donné foi dans l’histoire », celles de « Montaigne et Spinoza ont exprimé le meilleur de notre civilisation tout en exerçant un regard critique sur son pire » . Avec les poètes et philosophes grecs, Edgar Morin complète sa vision du monde et réfléchit sur les questions essentielles. Il sait que tout être polycellulaire vit de la mort de ses cellules, tout en produisant de nouvelles cellules à l’image du cycle de tous nos écosystèmes. Et il lit Héraclite qui nous disait déjà : « Vivre de mort, mourir de vivre. » Le jeune Edgar Morin va construire sa pensée en étudiant dans des milieux très différents, depuis le Finistère avec son Enquête pluridisciplinaire à Plozevet, jusqu’aux lointaines contrées des continents nord et sud-américains.

Dans les années 60 et 70, il analyse le phénomène New age à partir duquel il invente le mot « yéyé ». Il se penche avec discernement sur la culture de masse et, très tôt, diagnostique la féminisation de la société. Selon lui, les hommes politiques devraient lire Shakespeare avant toute chose. Sensible aux contributions des femmes à tous les âges, il cite Aragon : « La femme est l’avenir de l’homme. » Lors de son premier séjour en Californie, il s’immerge dans l’étude et la recherche des systèmes et, par l’étude sérieuse des travaux du cybernéticien neurologue britannique, William Ross Ashby (1903-1972), il ouvre grand portes et fenêtres de son esprit toujours en éveil. « Je crois fondamentalement qu’il y a moins de matérialité dans le réel qu’il ne semble, et plus de réalité dans l’imaginaire qu’on ne croit. Le réel est pris en sandwich entre les deux imaginaires : le souvenir et l’imagination. »

Une approche visionnaire du monde

Pour lui, la pensée dite cartésienne a, depuis le XVIIe siècle, encouragé le découpage de la réalité en parties séparées, les connaissances sont devenues disjointes, « rendant impossible la considération du tissu commun ». Il centre sa réflexion sur une aspiration : « La connaissance complexe vise à reconnaître ce qui lie ou relie l’objet à son contexte (...) Je ne dis pas que le principe de Pascal doit éliminer le principe de Descartes : il doit l’intégrer. » Edgar Morin trouve la nature du lien qui relie Pascal et le physicien Niels Bohr. « Aide-toi, la complexité t’aidera (...) Un système est à la fois un (comme tout) et multiple (par ses éléments constitutifs), donc il convient de considérer l’inséparabilité de l’idée d’unité et de l’idée de diversité. »

En étudiant le phénomène de la mort sous ses différents aspects, en écrivant L’Homme et la Mort, Edgar Morin inaugure l'« anthropologie complexe », une réflexion qui relie et articule les diverses dimensions de l’humain (sociologique, psychologique, historique, économique...). Comment se fait-il que l’être humain, qui a horreur de la mort, est en même temps prêt à risquer sa vie pour les siens, pour sa patrie ?

En 1966, il crée avec quelques amis un groupe interdisciplinaire, composé de représentants des sciences exactes, humaines et politiques. Dès 1972, il publie L'An 1 de l’ère écologique, preuve de sa fonction de visionnaire.

Dans notre société qui cultive le culte de la connaissance, il nous éclaire sur le fait que celle-ci est « l’objet le plus incertain de la connaissance philosophique et l’objet le moins connu de la connaissance scientifique. » Ses propos sur le langage neuro-chimio-électrique des neurosciences et sur ce que l’on désigne communément par le terme « esprit » évoquent curieusement certains pincipes bouddhiques (les Cinq Agrégats, la non dualité corps-esprit...).

Son oeuvre majeure, La Méthode, est le fruit d’un travail de près de trente années. Six volumes se succèdent de 1977 à 2004. Un oeuvre qui peut se découvrir par n’importe quel volume. L’occasion de retrouver la grande idée de la Renaissance, qui faisait de l’être humain un microcosme au sein du macrocosme, ouvrant grand la porte de tous les espoirs fondés sur les valeurs humaines. « Je suis la preuve vivante qu’un individu moyen... s’il tient éveillé en lui l’esprit de réflexion, peut devenir un “honnête homme” du XXIe siècle. »

Libérer la créativité de l'être humain

L’histoire retiendra que la mondialisation a émergé depuis les années 1990 avec l’éclatement du bloc soviétique, puis est devenue plurielle : techno-économique, démocratique, culturelle. Tout ce qui est global intervient sur le local et réciproquement. Edgar Morin aspire à une politique de civilisation qui mettrait en symbiose ce que chacune a de meilleur, il cherche à promouvoir la qualité de vie avec ses dimensions psychologiques et spirituelles. Il suggère des concrétisations comme le service civique, les Maisons de la solidarité, Il clarifie les dangers de la réduction, de l’ordre et du déterminisme en général, et de l’abstraction qui élimine le concret.

N’étant pas spécialiste d’une seule discipline, Edgar Morin subira de nombreuses critiques, notamment d’une partie de l’intelligentsia scientifique, mais également de certains de ses pairs. En effet, il bouscule les idées en critiquant l’hyperspécialisation. Avec audace, il déclare le manque de « mondiologues », car « la connaissance est une navigation dans un océan d’incertitudes entre des archipels de connaissances » .

Le dernier volume de La Méthode, L’Ethique, paraît en 2004. Edgar Morin s’attache à identifier la source de l’éthique qui réside en l’homme et s’exprime sous forme de solidarité et de responsabilité. Il traite de l’importance de l’observation de soi et de l’autocritique, de la compréhension et de son contraire, qui crée tant de malheurs. Il aborde sa conception du bien et du mal. « Ce qui sépare – diabolus – est à la source du mal. Ce qui relie – reliance – est à la source du bien. » Le livre se conclut avec : « La foi éthique est amour... Amour est aussi courage. »

Très lucide sur les obstacles et les crises actuelles, Edgar Morin nous engage à résister car « le probable laisse sa chance à l’improbable » . Toujours les repères de l’Histoire : décembre 19411 où en quelques jours, l’improbable s’est manifesté et a modifié le cours du monde. L’appel du 18 juin2 pouvait être désigné totalement utopique, mais c’était « un pari fondé sur des possibilités improbables » . Si la mauvaise utopie vise une société parfaite, la bonne utopie « est fondée sur des possibilités dont la réalisation semble impossible dans les conditions actuelles. »

Résister et se métamorphoser, en finir avec l’histoire des guerres et avec l’arsenal des armes nucléaires, libérer la créativité de l’humain. Morin ne parle pas de révolution humaine, mais de métamorphose. « La grande métamorphose anthropo-sociale est possible (..) il n’y a pas un salut final, il y a une lutte initiale. » Et de partager l’idée de Heidegger : « L'origine n’est pas derrière nous, mais devant nous. » Pour cela, il prône une vaste réforme de l’éducation. Il faudrait dépasser l’« occidentalocentrisme », aller à ce « rendez-vous du donner et du recevoir » que demandait Senghor, envisager l’unité comme « le trésor de la diversité humaine, et la diversité est le trésor de l’unité humaine. C’est ce qui nourrit en moi un humanisme permanent. »

Lorsque, en 1999, l’Unesco lui demande un texte de référence, il écrit Les Sept Savoirs nécessaires à l’éducation du futur, inspirés par Rousseau qui cherche à « apprendre à vivre » :

  • 1. L’étude de ce qu’est la connaissance, elle-même, savoir la distinguer de l’illusion, l’erreur ou la croyance.
  • 2. La connaissance pertinente, liée au contexte, l’abstraction reliée à son référent concret.
  • 3. La condition humaine, notre identité d’humain dans le monde vivant.
  • 4. La compréhension des autres. « La compréhension est plus que l’explication... Pourquoi enseigner la compréhension humaine est important ? C’est que l’incompréhension nous ravage [...]. Il faut enseigner que la connaissance de soi est une nécessité interne : pour comprendre autrui, il faut se comprendre. C’est un enseignement qui doit être pratiqué à tous les niveaux éducatifs et à tous les âges. Il peut utiliser tous les chefs-d’oeuvre de la littérature et du théâtre qui sont des oeuvres de compréhension. »
  • 5. L’identité terrienne dans le destin planétaire.
  • 6. Affronter les incertitudes.
  • 7. L’éthique du genre humain dans ses dimensions personnelles, sociales et planétaire.

Navigateur de ces vastes océans des connaissances, Morin évoque souvent sa passion de la poésie – qu’il a découverte grâce aux surréalistes. « Il nous faut aspirer à vivre à l’état poétique et éviter que la prose n’engloutisse nos vies. » Raison, sagesse, passion... pour lui, rien de contradictoire, bien au contraire ! Voilà même les qualités propres à un alliage capable de résister aux fureurs du temps et aptes à permettre la métamorphose...

Aujourd’hui, Edgar Morin est de plus en plus étudié à l’université en Amérique latine, au Japon, en Espagne, en Grèce, en Chine, en Iran... « Votre entreprise n’est-elle pas démesurée ? », lui demande la journaliste qui mène l’entretien. Edgar Morin répond : « Je me suis donné une mission impossible. Mais il m’était impossible d’y renoncer. »


Vincent Pilley, 3e Civ' n°575-576, juillet-août 2009.


Notes

  • 1. Décembre 1941 : Les troupes allemandes battent en retraite devant Moscou.
  • 2. 18 juin 1940 : appel du Général de Gaulle à résister contre l’occupant allemand.

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