Boris Cyrulnik, au festival Forêt des Livres à Chanceaux-près-Loches (37), 2014. [© ActuaLitté /Wikimedia-CC]

Depuis plus de trente ans, un homme – neurologue, psychiatre et écrivain – clame sa conviction : d’une existence fracassée peuvent germer dignité, amour et paix. Son expérience le prouve. Portrait d’un humaniste qui a vulgarisé le concept de résilience.

14 mai 1941, 7 heures du matin. 6 500 juifs d’origine étrangère sont convoqués à la Préfecture de Paris. Les quelque 4 000 qui ont répondu à la convocation se retrouvent internés dans deux camps. Dans les mois qui suivent, les rafles se multiplient. En juin 1942, les services des affaires juives de la Gestapo décident de prendre des mesures rapides et efficaces pour appliquer la « solution finale » : la France doit livrer 100 000 juifs. Après Paris et le Vel d’Hiv, les 16 et 17 juillet, ce sont les villes de province qui sont visées, Rouen, Nancy, Tours, Dijon, ...

Instinct de survie

...Et Bordeaux. Ce jour-là, ils sont des dizaines, entassés dans la Grande Synagogue. Parmi eux, un enfant de cinq ans qui se planque dans les toilettes. Instinct de survie pour le petit garçon que ses parents, juifs d’origine russo-polonaise, ont mis en pension durant l’Occupation, pour lui éviter d’être arrêté par les Allemands et qui, après un passage à l’Assistance publique, a passé des mois caché chez une institutrice. Tandis que les autres raflés sont emmenés à la gare Saint-Jean pour être acheminés vers un camp, l’enfant parvient à se faufiler hors de la synagogue. Une infirmière le dissimule dans une camionnette et le confie à un réseau qui le place comme garçon de ferme. Officiellement, il s’appelle Jean Laborde. Jusqu’à la Libération où il apprend que ses parents sont morts en déportation. Dès lors, il peut retrouver son nom : Boris Cyrulnik.

Pour conjurer ces traumatismes, le petit Boris décide, à douze ans, de « devenir psychiatre ». « [Mon] immense difficulté d’enfance m’a rendu “complètement psychiatre” ! », dira-t-il plus tard. Élevé à Paris par une tante, le jeune Cyrulnik entame des études de médecine. Interne en neurochirurgie (Paris, 1967) puis en psychiatrie à Digne (Hautes-Alpes) de 1968 à 1971, il entre en 1972 à l’hôpital de Toulon comme neurologue.

Mais le rescapé de la Shoah ne peut se résoudre à n’être que praticien. Alors, le neurologue, psychiatre, psychanalyste et éthologue (étude des comportements des animaux dans leur environnement) se fait, dès 1974, professeur, à la faculté de médecine de Marseille, puis à Toulon.

Toujours dans les années 70, il crée le premier cercle d’études des comportements animaux et humains, avant de publier en 1983 son premier ouvrage, Mémoire de singe et paroles d’homme. Une quinzaine d’années plus tard, Un merveilleux malheur, l’intronise – malgré lui ? – star des médias. Dans cet ouvrage, il explicite la résilience. Le livre, vendu à 280 000 exemplaires, suscite un extraordinaire engouement. Comme le note L’Express, « le succès des travaux du Dr Cyrulnik résulte de cette alchimie paradoxale : il a su convaincre que le coeur et la chair peuvent l’emporter sur les plaies et les bosses. Ses essais sont de véritables romans populaires dans lesquels chacun peut retrouver sa propre histoire. »

“Une personne sur deux a une blessure gravissime”

L’homme à la parole douce mais convaincante, à la pensée ferme mais tolérante, peut désormais se raconter à travers la souffrance des autres. Ses lecteurs le plébiscitent, ses partisans l’adulent, les victimes s’y reconnaissent et y puisent la matière pour se reconstruire, Ses livres ont une vertu thérapeutique.

A propos de son travail, il confie : « J’ai été praticien pendant près de quarante ans en neurologie et en psychothérapie. Depuis onze ans, j’enseigne à Toulon etje dirige une dizaine de groupes de recherche internationaux. On soulève les problèmes puis on se répartit les tâches. On se retrouve quelques mois plus tard pour confronter nos conclusions. Depuis une dizaine d’années, je coordonne. Je fais travailler les autres. »1

Sa profonde humanité, son magnétisme, sa modestie, son talent d’écrivain qui consiste à mettre des images fortes sur les concepts scientifiques les plus hermétiques, font de lui un homme simple, hors du commun. Grâce à lui, la psychologie de la résilience descend dans la rue, touche le coeur de chacun, faisant surgir en soi l’espoir et la réconciliation avec soi-même et les autres. En France, il est le premier à perfuser ce sang neuf au travers des médias. Auparavant, la psychiatrie et la psychanalyse érigeaient touj ours le malheur en fatalité. Jusque dans les années 80, la médecine et la psychiatrie s’étaient essentiellement intéressées à la pathologie, pas à la capacité de guérison.

“C'est d'une pathologie sociale que chaque individu souffre”

Longtemps on a cru que l’enfant maltraité devenait systématiquement maltraitant. On pensait qu’il « reproduisait » systématiquement sur sa descendance les sévices, physiques ou moraux, subis durant son enfance. Or, Boris Cyrulnik s’insurge contre cette assertion. Et il ajoute : « Dans notre culture, on encourage l’enfant blessé – et je ne sous-estime pas la gravité des traumatismes – à faire une carrière de victime. Anna Freud disait qu’il faut deux coups pour faire un traumatisme : le premier, dans le réel, c’est la blessure ; le second, dans la représentation du réel, c’est l’idée que l’on s’en fait sous le regard de l’autre. »

En parallèle, Boris Cyrulnik souligne l’importance d’exprimer sa blessure via les porte-paroles : les associations, les médias. Mais aussi et surtout les artistes, les créateurs, les cinéastes, les romanciers. Ce sont eux qui vont oser mettre en scène ce qui nous est arrivé, ce que nous n’osons pas dire, d’une manière que les autres auront la force de l’entendre. C’est le détour, la sublimation.

« Une personne sur deux, révèle-t-il, subit une blessure gravissime dans sa vie. » C’est un chiffre de l’OMS. Ce qui arrive à des millions de personnes est indicible, sauf si les procédures de résilience, des “délégués narcissiques” leur permettent de s’exprimer, que ce soit dans une oeuvre d’art, un engagement politique. Il insiste aussi sur le rôle de l’action, pour et avec les autres, pour surmonter ses épreuves et s’autoréparer.

Cyrulnik confie : « Enfant, je me disais que le seul moyen de reprendre vie, c’était de comprendre. J’ai cru que les psychiatres pouvaient tout comprendre. J’ai beaucoup étudié, pendant quarante ans. Et, main tenant, je peux dire que des tragédies comme les génocides n’ont rien à voir avec la psychiatrie. Au contraire, je pense que cela a à voir avec une pathologie sociale causée par la conviction d’avoir raison, la soumission à une idéologie délirante et la certitude qu’on a le droit d’imposer ses idées, son système social aux autres, même par la mort. C’est d’une pathologie sociale que chaque individu souffre, y compris les vainqueurs. Cela n’a rien à voir avec la psychiatrie. »2

Un homme qui dérange ou séduit

Boris Cyrulnik ne laisse pas indifférent. Adulé par les uns, jalousé par les autres, cet humaniste charismatique suscite des réactions antagonistes. Atypique, ce séduisant jeune homme de soixante-treize ans n’entre pas dans le moule universitaire, n’aime pas la hiérarchie, exprime fort des opinions qui dérangent. Sa simplicité exaspère certains de ses pairs intellectuels qui méprisent son travail, évoquant une vulgarisation scientifique sans réelle envergure. Certes, avancent-ils, la résilience est un concept séduisant, mais peu précis. Les blessés de la vie parviennent à se reconstruire ? Le “résilient” est-il vraiment guéri ? Et puis, peut-on légitimer la souffrance par un optimisme béat, voire ériger la résilience en héroïsme ? Y aurait-il, d’un côté, les résilients qui subliment leur traumatisme et, de l’autre, les victimes définitives, incapables de s’en sortir ?

Pour d’autres – les plus nombreux – Boris Cyrunik est surtout un homme qui a souffert. Un homme qui peut comprendre la souffrance de l’autre, l’aider à avancer. Juste parce que son propos est simple, clair, tranquille. Positif.

Alors, troubles psychologiques irréversibles ou guérison de l’esprit ? Faits contés ou contes de fées ? Finalement, peu importe: les vilains petits canards que nous sommes, broyés par les maltraitances, les incestes, les peurs, les deuils ou la culpabilité, ont tranché. Le bon docteur Cyrulnik, poète des enfants martyrs et père de l’espoir adulte, caresse notre vie et répare notre âme de ses mots “coloriés”.


3e Civ' n°587-588, juillet-août 2010, pp.63-65.

Notes

  • 1. Montpellier: Comédie du Livre 2009. Les grandes rencontres de Philippe Lapousterle : “Celui qui nous appprend à survivre puis à vivre.”
  • 2. Ibid.


Quelques titres de Boris Cyrulnik

  • Mémoire de singe et paroles d’homme, Éd. Hachette, 1983
  • La Naissance du sens, Éd. Hachette, 1991
  • Les Nourritures affectives, Éd. Odile Jacob, 1993
  • L’Ensorcellement du monde, Éd. Odile Jacob, 1997
  • Un merveilleux malheur, Éd. Odile Jacob, 1999 (réédition en 2002)
  • Dialogue sur la nature humaine – avec Edgar Morin, Éd. de l’Aube, 2000
  • Les Vilains Petits Canards, Éd. Odile Jacob, 2001
  • Le Murmure des fantômes, Éd. Odile Jacob, 2003 (réédition en 2005)
  • Parler d’amour au bord du gouffre, Éd. Odile Jacob, 2004
  • De chair et d’âme, Éd. Odile Jacob, 2006
  • Autobiographie d’un épouvantail, Éd. Odile Jacob, 2008 (Prix Renaudot de l’Essai, 2008)
  • Je me souviens..., Éd. L’esprit du Temps, 2009

Qu'est-ce que la résilience ?

En métallurgie, la résilience désigne une qualité de matériau qui tient à la fois de l’élasticité et de la fragilité. L’acier est résilient quand il résiste très bien à la suite d’une pression ou d’un choc très élevés. Pour l’informaticien, un système résilient permet de continuer à fonctionner correctement en dépit de défauts d’un ou plusieurs éléments constitutifs. En médecine ou en psychologie, la résilience s’applique à la résistance physique ou psychique, les phénomènes de guérison spontanée et de récupération soudaine. Plus largement, la résilience serait définie, de nos jours, comme une capacité à rebondir plus haut après une épreuve, en surmontant les chocs traumatiques.
Les rescapés de génocides ou de catastrophes naturelles sont souvent considérés comme de grands traumatisés. Cependant, les dommages psychologiques d’une victime sont, en réalité, moins fonction de la gravité de l’évènement que de la personnalité du sujet. Tout dépendrait de la représentation mentale que l’individu se fait de l’épreuve. De fait, nous ne sommes pas égaux devant la douleur. Telle personne souffrira toute sa vie d’une contrariété anodine survenue dans son enfance ; telle autre fera preuve d’une extraordinaire force morale à la suite d’une insoutenable épreuve. Mieux : elle l’utilisera comme le terreau qui fera germer des capacités insoupçonnées. C’est cette faculté de digérer les traumatismes pour les transformer en force positive qu’on appelle la résilience.

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