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« Liberté, Egalité, Fraternité. » Des trois valeurs fondatrices de la République française, la fraternité tient la place la plus délicate : élusive et pourtant indispensable. Dans un monde de plus en plus petit, comment faire vivre cette valeur qui nous exhorte au respect, à la tolérance et à la solidarité envers tous ?

Rappelons tout d’abord que la fraternité n’est pas uniquement inscrite dans le patrimoine français, mais dans celui du monde entier. En effet, la Déclaration universelle des droits de l’homme fut signée par cinquante-huit états, le 10 décembre 1948, et son premier article stipule : « Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité. »

Ce fut la première déclaration à l’échelle mondiale dont le but était de reconnaître les droits fondamentaux des êtres humains, quels que soient leur nationalité, leur pays, leur sexe, leur origine, leur religion, etc. et affirmer la nécessité morale de vivre animé d’un sentiment de fraternité. Face à l’horreur de la Seconde Guerre mondiale, les consciences du monde entier s’étaient réveillées pour s’unir… Comme l’écrivit José Marti (1853-1895), leader de l’indépendance cubaine : « La fraternité du malheur est la fraternité la plus rapide. »1

En effet, les souffrances qu’une personne rencontre font naître l’empathie et la compassion à l’égard de ceux qui souffrent comme elle. Parce que notre vie est parsemée d’obstacles, nous pouvons partager nos joies et nos peines et nous sentir frères ou sœurs avec nos semblables.

Une fraternité de fait : notre origine commune

Il est souvent plus facile de voir ce qui nous distingue que ce qui nous unit. Et, lorsque nous stigmatisons ces différences, le sentiment de fraternité s’éloigne pour laisser place à l’incompréhension, à la peur et à la haine. Ce sont là les instincts tribaux et grégaires que la Déclaration universelle des droits de l’homme nous encourage à transcender.

En effet, qu’est-ce qui distingue, dans le fond, telle ou telle personne de nous-même ? Elle a un cœur qui bat comme le nôtre, des rêves, souhaite trouver sa place dans la société, etc. Ou, pour reprendre les mots sublimes de William Shakespeare (1564-1616) : « Un Juif n'a-t-il pas des yeux ? Un Juif n'a-t-il pas des mains, des organes, des dimensions, des sens, de l'affection, de la passion ; nourri avec la même nourriture, blessé par les mêmes armes, exposé aux mêmes maladies, soigné de la même façon, dans la chaleur et le froid du même hiver et du même été que les Chrétiens ? Si vous nous piquez, ne saignons-nous pas ? Si vous nous chatouillez, ne rions-nous pas ? Si vous nous empoisonnez, ne mourons-nous pas ? Et si vous nous bafouez, ne nous vengerons-nous pas ? Si nous sommes semblables à vous en tout le reste, nous vous ressemblerons aussi en cela. »2

La génétique nous enseigne ce fait surprenant que les différences entre individus sont infinitésimales comparées à ce que nous partageons. Cela est dû à notre origine généalogique commune. Comme le souligne le paléontologue Yves Coppens (1934-) : « Nous possédons une origine unique : nous sommes tous des africains d’origine, nés il y a trois millions d’années, et cela devrait nous inciter à la fraternité. »

En adoptant un regard plus profond sur nos congénères, nous pouvons percevoir nos similitudes et saisir notre humanité commune. Cultiver ce cœur large, c’est faire vivre le sentiment de fraternité qui nous fait dire, avec Thomas Paine3 (1737-1809) : « Le monde est mon pays. Tous les humains sont mes frères. »

Bien sûr, il ne s’agit pas là d’une tentative de nier ou d’effacer les différences, mais au contraire, de les accepter toutes. Albert Jacquard4 (1925-2013) nous dit, à ce propos : « La fraternité a pour résultat de diminuer les inégalités tout en préservant ce qui est précieux dans la différence. »5 En effet, la fraternité rapproche le cœur des êtres humains tout en préservant le caractère singulier de chacun.

Une fraternité qui part de soi

La fraternité désigne donc un lien de solidarité et d’amitié entre les êtres humains. Quelque chose que le bouddhisme de Nichiren cherche à cultiver activement. En reconnaissant la responsabilité que nous avons de notre propre vie, et donc des liens que nous créons au quotidien, il nous revient d’être les initiateurs de ce type de rapports. N’attendons donc pas que les autres fassent le premier pas et se montrent fraternels avec nous. Nous pouvons prendre la décision au quotidien d’œuvrer pour créer un monde plus fraternel.

« Il est important de comprendre que l’amitié dépend de vous, et non de l’autre personne, explique Daisaku Ikeda (1928-), . Tout dépend en définitive de votre propre attitude, de votre contribution. J’espère que vous ne serez pas un ami des bons moments, n’aidant les autres que lorsque les circonstances sont favorables et les laissant simplement tomber lorsque les problèmes se présentent ; au contraire, devenez ce genre de personnes qui restent aux côtés de leurs amis avec une fidélité inébranlable, pour le meilleur comme le pire. »6

Une fraternité élargie à tout le vivant

De là, la fraternité peut s’étendre, par-delà notre espèce, à tous les êtres vivants. La Charte de la Terre7 reprend ce principe en déclarant : « L’esprit de solidarité et de fraternité à l’égard de toute forme de vie est renforcé par le respect du mystère de la création, par la reconnaissance du don de la vie et par l’humilité devant la place que nous occupons en tant qu’êtres humains dans l’univers. »

Cette conception ouverte de la fraternité rejoint la notion d’« humanisme cosmique » mis en avant par le bouddhisme de Nichiren. Celui-ci enseigne que que toute vie est sacrée – infiniment précieuse et digne de respect – et que l’homme et la nature existent dans une relation d’interdépendance.

D'un rapport de domination de l'homme, conçu comme « maître et possesseur de la nature », cette vision nous invite à devenir plutôt « jardiniers et gardiens » de tout le vivant. Cette notion élargie de la fraternité devient d'autant plus nécessaire à notre époque de crise écologique.

La fraternité peut ainsi devenir le fondement même de notre rapport au monde...

En adoptant un regard plus profond sur nos congénères, nous pouvons percevoir nos similitudes et saisir notre humanité commune. Cultiver ce cœur large, c’est faire vivre le sentiment de fraternité qui nous fait dire, avec Thomas Paine (1737-1809) : ‟Le monde est mon pays. Tous les humains sont mes frères.”


Adapté de Cap sur la paix n°811, août 2009.

Notes

  • 1. Œuvres complètes, Editorial Nacional de Cuba, La Havane 1963-1973.
  • 2. Le Marchand de Venise, acte III, scène 1.
  • 3. Thomas Paine : homme politique anglais connu pour son engagement durant la Révolution américaine en faveur de l’indépendance.
  • 4. Cf. Albert Jacquard, visionnaire engagé
  • 5. Petite philosophie à l’usage des non philosophes, LGF, 1999.
  • 6. Dialogues avec la jeunesse, Acep, p. 70.
  • 7. Cf. La Charte de la terre.

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