Harold Lloyd, dans la célèbre scène de Safety last! (Monte là-dessus !), film américain muet réalisé par Fred C. Newmeyer et Sam Taylor, sorti en 1923.

Temps et liberté ne font apparemment pas bon ménage, tant l’un semble empiéter sur l’autre. En insistant sur l’état de vie intérieur, le bouddhisme nous apprend à mieux gérer cette denrée rare qu’est le temps.

« Avoir du temps libre », étonnante expression, à l’instar de « Avoir du bon temps ». Il y aurait donc un mauvais temps ? Un temps d’emblée perdu ? Un temps où nous serions prisonniers ?

Heureux, on aimerait pouvoir arrêter le temps. Mais alors, il n’y aurait plus de mouvement et donc plus de vie, Malheureux, on voudrait l’accélérer. Cette question du temps est centrale, parce qu’intimement liée à notre bonheur. Elle est au coeur des religions et des philosophies qui, soucieuses du salut de l’être humain, promettent liberté ou éternité.

Le temps dans la mythologie grecque

Dans la mythologie grecque, Cronos est un dieu primordial, un Titan qui, dans des traditions tardives, sera associé à Chronos, autre Titan, personnifiant le temps.

Le père de Cronos — Ouranos, le Ciel — est constamment couché sur Gaïa, la Terre. Il fait ainsi toujours nuit. Le mythe raconte qu’Ouranos, conservateur, craint, à juste titre, que sa progéniture ne se retourne contre lui. Il reste donc uni à la Terre-Gaïa pour l’empêcher d’accoucher des enfants qu’elle porte.

Cronos, alors dans le ventre de Gaïa, décide de trancher les parties génitales de son père, afin de libérer sa mère et ses frères et soeurs. Blessé, le Ciel-Ouranos est brusquement rejeté vers le haut. Gaïa peut alors donner la vie. C’est une révolution : Cronos libère ainsi l’espace et le temps. Avec un espace entre le Ciel et la Terre, il fait jour. Un rythme temporel s’installe : l’alternance du jour et de la nuit, des saisons. Comme dans les monothéismes, le temps est une création divine. Il a une origine et une fin ; la conscience de la temporalité est linéaire.

Avec le temps, naissent d’autres Titans puis les dieux du mont Olympe, avec, à leur tête, Zeus. Lui aussi se retournera contre son père, Cronos, qui veut monopoliser le pouvoir, durer éternellement et, donc, éviter que le temps ne lui échappe. Les simples mortels viennent après. Ils ne sont que les jouets du temps qui passe.

C’est ce qui fera dire au philosophe Héraclite : « Le Temps est un enfant qui joue avec des pions »1 sous-entendu qui joue avec les pions que nous sommes, et qui gagne toujours à la fin. Si, de concert avec lui, le Bouddha déclare : « Le Temps est un grand maître ; le malheur, c’est qu’il tue ses élèves », son enseignement va plus loin, nous invitant à « maîtriser » le temps.2

La notion bouddhique du temps

Dans plusieurs traditions religieuses orientales, dont le bouddhisme, le temps est symbolisé par la roue qui, avec son mouvement tournant, décrit le cycle de la vie. Le Bouddha met ainsi en mouvement la Roue de la Loi à huit rayons3 pour délivrer les êtres du cycle des renaissances (samsara). Le bouddhisme adopte en effet la notion indienne de temps cyclique, héritée de l’hindouisme, et non une conception linéaire du temps. Le cosmos suit un renouvellement cyclique et infini, où périodes de destruction et de reconstruction se succèdent, en quatre phases (formation, continuité, déclin et désintégration), pour redonner naissance au même Univers. De même, la vie des êtres humains passe par un cycle de quatre souffrances : naissance, maladie, vieillesse et mort.

Le bouddhisme a pour but de libérer l’être humain de ces souffrances cycliques qui sont le propre du temps qui passe. L’Éveil est une façon originale d’échapper à l’écoulement du temps, non pas dans un prolongement illimité de la durée, mais dans l’intensité d’une vie intérieure et spirituelle. Il permet de ressentir, au-delà du temps, l’infini de la vie.

Le temps est un bien précieux. Il ne s’achète pas, ne se vend pas, ne s’échange pas. On ne peut que le partager. On peut facilement le perdre ou penser qu’on nous le fait perdre. Il passe vite, comme le dit Nichiren : « La vie s’écoule en un instant. »4

Nichiren enseigne que le sage est celui qui comprend les trois phases de la vie : le passé, le présent et le futur. Il évoque l’importance du choix en fonction du temps, nous invitant à nous demander : « Que dois-je choisir, que dois-je faire maintenant ? Quelles causes dois-je planter aujourd’hui pour changer mon karma, pour améliorer mon existence et mes existences ? » La compréhension du temps est, pour lui, l’un des cinq critères pour faire connaître le bouddhisme; les quatre autres étant la compréhension de l’enseignement, les capacités des personnes, le pays et l’ordre dans la propagation.5

Dans son Traité pour ouvrir les yeux, il cite le sûtra Shinjikan : « Si vous voulez comprendre les causes créées par le passé, observez les résultats qui se manifestent dans le présent. Et si vous voulez comprendre les résultats qui se manifesteront à l’avenir, observez les causes créées au présent. »6

Le bouddhisme insiste donc sur le présent dans son interprétation philosophique du temps. « Ne demeure pas dans le passé, ne rêve pas du futur, concentre ton esprit sur le moment présent », dit encore le bouddha Shakyamuni, anticipant ainsi le regret de Pascal : « Que chacun examine ses pensées, il les trouvera toutes occupées au passé et à l’avenir. Nous ne pensons presque point au présent (...) »7

Vivre pleinement le présent

Il ne sert, en effet, à rien de ressasser les souvenirs passés, de répéter « c’était mieux avant » ou de regretter ce que l’on a fait ou dit et ce que l’on n’a pas fait ou pas dit. De même, se projeter trop idéalement dans l’avenir, en attendant que le bonheur tombe du ciel, en se disant : « Si j’étais là-bas avec untel, ce serait mieux qu’ici avec lui (ou elle) », ou « Quand j’aurai cela, je serai heureux », ne peut que nous faire oublier l’importance de l’action présente dans la construction de notre bonheur futur.

Comment vivre pleinement l’instant présent ? C’est une des questions à laquelle se propose de répondre le bouddhisme. Ne plus être partagé. Ne plus vouloir être là quand on est ici, ne plus chercher à être avec ceux-là quand on est avec ceux-ci. La pratique et la sagesse du bouddhisme nous amènent progressivement à considérer l’instant présent comme le plus important de notre vie, à le vivre « comme si c’était le dernier », et à considérer les personnes qui se trouvent avec nous dans cet instant comme les plus importantes.

Vivre dans le présent, c’est vivre dans l’éternité, comme le dit fort justement le philosophe contemporain Ludwig Wittgenstein : « Si l’on entend par éternité, non la durée infinie, mais l’intemporalité, alors il a la vie éternelle celui qui vit dans le présent. »8

Sur la question du temps, Daisaku Ikeda fait ce commentaire : « Ce qui nous concerne au premier chef ce sont les résultats qui se manifesteront dans l’avenir. Plus qu’aucun autre facteur, ils sont façonnés par les causes inhérentes au moment présent, c’est-à-dire par l’intensité de notre conviction (...). C’est maintenant qu’il faut agir intensément, en ayant conscience que la profondeur de notre détermination intérieure est le facteur décisif pour créer l’avenir et faire l’histoire. Cette vision du temps et de la causalité correspond à ce que le bouddhisme désigne par le terme in~a guji, ou la simultanéité de la cause et de l’effet. »9

Le bouddhisme de Nichiren est en effet le bouddhisme de la cause fondamentale. Le pratiquer, c’est vivre non pas dans l’attente passive d’effets, mais plutôt dans la création active de valeurs, ici et maintenant. Le mot soka signifie d’ailleurs « création de valeurs ». L’illumination en prison de Josei Toda, pendant la Seconde Guerre mondiale, peut être considérée comme la plus belle illustration de ce qu’est une « création de valeur ». En ce lieu, où chaque minute est vécue comme une éternité, il décida de réciter de nombreux daimoku10 et vécut une profonde illumination, à l’origine de la reconstruction et du développement de notre mouvement.

La question n’est donc pas d’avoir plus de temps libre, mais d’être, idéalement, libre tout le temps. La pratique du bouddhisme nous apprend à le devenir.

L’objet du bouddhisme est la qualité de vie plus que la quantité de vie. Le fait qu’elle soit limitée en fait aussi son sel, Le bouddhisme, c’est développer la liberté intérieure que procure une vie fondée sur l’état de bouddha, et non rechercher un bonheur temporaire soumis aux circonstances extérieures. On est vraiment heureux quand on est libre, alors que l’on peut se croire heureux sans être vraiment libre. C’est pourquoi il est souvent difficile de commencer et de continuer à pratiquer le bouddhisme.


Paru dans 3e Civ, n°577, septembre 2009, pp.14-15.


Notes

  • 1. Fragments, Héraclite, PUF, 2005, p. 446.
  • 2. Héraclite et Shakyamuni seraient contemporains, selon certaines sources.
  • 3. Huit rayons qui symbolisent le Noble Octuple Chemin, mais aussi les huit pétales de la fleur de lotus.
  • 4. L&T-I, 115.
  • 5. Voir L&T-IV, 9.
  • 6. L&T-II, 217.
  • 7. Les Pensées, Blaise Pascal, Gallimard-Folio, 1977, p.82.
  • 8. Cité dans L’Esprit de l’athéisme, André Comte-Sponville, Albin Michel, 2006, p. 185.
  • 9. Le Défi de la paix, Daisaku Ikeda, éditions du Rocher, 2004, p. 85-86.
  • 10. Daimoku : littéralement, « titre » du Sûtra du Lotus. Désigne la pratique de la récitation de Nam-myoho-renge-kyo.

L’Éveil est une façon originale d’échapper à l’écoulement du temps, non pas dans un prolongement illimité de la durée, mais dans l’intensité d’une vie intérieure et spirituelle. Il permet de ressentir, au-delà du temps, l’infini de la vie.

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