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Nous sommes responsables de notre destinée et influons sur celle de l’humanité. L’avenir de tous dépend de ce que chacun décide aujourd’hui.

La notion de responsabilité est liée à celle de liberté et d’autonomie. Elle concerne ainsi tout être humain sorti du stade de l’enfance, qui agit en toute conscience, délibérément, et peut répondre de ses actes devant ses semblables ou devant la loi. Un mineur de moins de quatorze ans, un malade mental, sont ainsi considérés comme pénalement irresponsables.

Un être humain est censé faire usage de sa raison, afin de maîtriser ses pulsions, notamment celles qui porteraient atteinte à sa vie ou a celle d’autrui. Il n’est pas totalement soumis à ses instincts : c’est ce qui le différencie de l’animal.

La longue quête de l'autonomie

Comme l’explique Jean-Jacques Rousseau, dans son Discours sur l’origine de l’inégalité parmi les hommes (1755), l’être humain a la liberté de se perfectionner tout au long de sa vie, là où l’animal est guidé dès sa naissance par l’instinct. Selon lui, l’homme se définit par « sa capacité de s’arracher au programme de l’instinct naturel »1. Il est d’ailleurs si peu « programmé », qu’il est capable du meilleur comme du pire : lui seul peut s’organiser « consciemment pour faire le plus de mal possible à son prochain »2 ou pour porter atteinte à son environnement. D’où la responsabilité particulière qui lui incombe et qu’il a sur les autres et la nature dans son ensemble.

Affranchi de l’instinct animal, l’être humain n’en reste pas moins soumis à des normes, des idéologies ou des dogmes, au nom desquels il peut parfois tuer. Les philosophes des Lumières s’inscrivent dans ce mouvement d’émancipation des normes imposées de l’extérieur. L’humanisme moderne qu’ils définissent signifie entrer dans l’âge adulte de l’histoire de l’humanité, en se libérant des superstitions considérées comme infantiles. Le citoyen responsable est celui qui agit selon son propre jugement, tout en sachant porter un regard critique sur la tradition.

« Tout homme qui est censé avoir une âme libre doit être gouverné par lui-même »3, écrit Montesquieu. La finalité n’est plus Dieu, mais l’humanité. L’être humain est élevé au rang d’absolu, alors que les choses et les dogmes ne sont plus que relatifs : « Agis de telle sorte que tu traites l’humanité aussi bien dans ta personne que dans la personne de tout autre toujours comme une fin, et jamais simplement comme un moyen »4, est un impératif pour Kant.

Retrouver le sens de la responsabilité

Malheureusement, cette volonté d’apporter la lumière à des peuples jugés infantiles et non civilisés pourra justifier l’impérialisme occidental du XIXe siècle et les totalitarismes du XXe.

Dans Le Monde du Gosho, Daisaku Ikeda écrit à ce sujet : « L’humanisme moderne – avec la priorité qu’il donne à la raison, à la science et à la dignité de l’être humain a libéré les êtres humains de la superstition. (…) Mais les êtres humains sont, du même coup, tombés sous la domination de leur ego (…), et cela, en retour, a ouvert la voie a des mouvements aussi réactionnaires que le nationalisme et le fondamentalisme religieux, qui ont emprisonné les gens dans des dogmes et les ont contraints à subordonner leur vie a l’État ou à la religion. »5

Une tendance à l’« irresponsabilité générale » caractérise ainsi le siècle : on s’en remet largement aux discours nationalistes ou fascistes, pour lesquels la solution des crises économiques et existentielles passe par la guerre et le meurtre en masse de boucs émissaires.

Au cœur de ces heures noires, quelques esprits ont su préserver la lumière et promouvoir une responsabilité universelle, au-delà de la responsabilité individuelle et familiale. Dostoïevski, dans Les Frères Karamazov (1880), explique, par exemple, que quand les individus ont peur, ils abandonnent leur liberté à un pouvoir fort (en l’occurrence l’Église) et se déresponsabilisent complètement. Au contraire, dit-il : « Nous sommes tous responsables de tous et de tout, et moi plus que les autres. »6

Jean-Paul Sartre écrit quant à lui, juste après la Seconde Guerre mondiale : « Quand nous disons que l’homme est responsable de lui-même, nous ne voulons pas dire que l’homme est responsable de sa stricte individualité, mais qu’il est responsable de tous les hommes. »7

Responsabilité individuelle et universelle

Le bouddhisme promeut cette responsabilité universelle en postulant deux principes essentiels. Tout d’abord, comme l’enseigne le deuxième chapitre du Sûtra du Lotus, tous les êtres humains sont égaux, mais dans légalité la plus élevée, la plus digne : ils possèdent tous la nature de bouddha. Un être humain ne peut se croire supérieur à un autre, de même qu’il ne peut se croire inférieur. S’il le croit, c’est qu’il n’est pas éveillé. D’un point de vue bouddhique, il est encore au stade de l’« enfance ».

Ensuite, la notion bouddhique de karma permet de s’éveiller au fait que l’autre, quel qu’il soit, n’est pas la source de mon malheur, de même qu’il n’est pas celle de mon bonheur (même s’il y contribue). Il n’y a donc rien à attendre de l’extérieur et tout à espérer de soi. Une attitude responsable, d’un point de vue bouddhique, revient ainsi à s’éveiller au fait que personne ne peut nous empêcher d’être heureux, mais que tout le monde profitera de notre bonheur, de notre Éveil. Parce que le bouddhisme enseigne que revient à la fusion d’un être individuel (microcosme) à l’univers entier (macrocosme), il met en lumière notre responsabilité pleine et entière et notre dignité humaine.

Daisaku Ikeda poursuit : « Le bouddhisme de l’ensemencement enseigne la suprême dignité de la vie humaine et révèle la grandeur cosmique de l’être humain ici et maintenant. (…) C’est la “religion de la révolution humaine” qui transcende les limitations de l’humanisme moderne et qui éveille les gens a la grandeur de l’être humain. »8


Chacun doit, aujourd’hui, avoir pleinement conscience que ses actes engagent l’avenir de tous. De même que des événements qui ne nous concernent pas directement peuvent relever de notre responsabilité. C’est l’un des aspects de la pratique bouddhique : en offrant des prières et en agissant pour la paix dans le monde, pour le bonheur de l’humanité, pour des gens qui nous entourent au-delà de notre cercle restreint, nous assumons notre responsabilité humaine. C’est à la fois digne et noble, et tout à notre honneur.


Tiré de Valeurs humaines, n°19, mai 2012, pp.18-19.

Notes

  • 1. Luc Ferry, Apprendre à vivre, Plon, 2006, p. 126.
  • 2. Ibid., p. 130.
  • 3. De l’esprit des lois (1748), cité dans T. Tdorov, L’Esprit des Lumières, p. 44.
  • 4. Fondements de la métaphysique des mœurs (1785), cité dans T. Tdorov, L’Esprit des Lumières, p. 96.
  • 5. Vol. 3, p. 12.
  • 6. Cité dans Albert Jacquard, Nouvelle petite philosophie, Stock, 2005, p. 209.
  • 7. L’existentialisme est un humanisme (1946), Gallimard, Folio, 1996, p. 31.
  • 8. Le Monde du Gosho, vol. 3, p. 152.

Chacun doit, aujourd’hui, avoir pleinement conscience que ses actes engagent l’avenir de tous. De même que des événements qui ne nous concernent pas directement peuvent relever de notre responsabilité.

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