Les multiples facettes des muqarnas (motifs ornementaux) de la mosquée Nasir-ol-Molk. [© dynamosquito /Wikimedia-CC]

Le principe des Trois mille mondes en un instant de vie, ou ichinen sanzen, est l’un des principes les plus profonds du bouddhisme. Formulé par le grand maître Tiantai1 sur la base du Sûtra du Lotus, il offre une vision synthétique de la façon dont se manifeste une vie individuelle, dans ses multiples facettes et potentialités.

Nichiren Daishonin a fondé sa doctrine sur ce principe essentiel, dont il dit qu’il est « le coeur de tous les enseignements donnés par le Bouddha de son vivant, l’os et la moelle de ces enseignements. »2

L’étroite interdépendance de tous les phénomènes

À chaque instant, la vie inclut à la fois le corps et l'esprit, le soi et l'environnement de tous les êtres sensitifs comme non sensitifs – plantes, arbres, ciel, terre et jusqu'au plus petit grain de poussière – dans toutes les conditions de vie. À chaque instant, une vie pénètre l’univers et se révèle dans tous les phénomènes. S'éveiller à ce principe, c'est saisir en soi-même cette relation.
Nichiren, Sur l’atteinte de la bouddhéité en cette vie, L&T-I, 3.

Les « trois mille mondes » (sanzen) désignent tous les facteurs à l’œuvre à chaque « instant de vie » (ichinen).3 En analysant ces facteurs, Tiantai a réalisé que tous les phénomènes de l’univers – le corps et l'esprit, le soi et l'environnement, l'animé et l'inanimé, la cause et l'effet – entrent en jeu à chaque instant d’une vie individuelle. Et que, inversement, une vie individuelle imprègne tous les phénomènes de l’univers.

Nichikan Shonin (1665-1726)4 résumait cette relation mutuelle par l’expression « tout inclure et tout imprégner », et en donnait l’image suivante : « C'est comparable au fait qu'un grain de poussière est fait des mêmes composants que la vaste étendue de terre dont il provient ; et lorsqu'on verse une goutte d'eau dans l'océan, elle se dilue dans l'océan tout entier. »5

« Tout inclure » : le potentiel illimité de la vie

Ichinen sanzen décrit une vie individuelle comme un « microcosme » possédant les mêmes caractéristiques et potentialités que le « macrocosme » qu’est l’univers, ces deux aspects étant fondamentalement équivalents. Cela peut évoquer les vers du poète anglais, William Blake :

« Voir le monde dans un grain de sable
Et les Cieux dans une fleur sauvage
Tenir l’infini dans le creux de la main
Et l’éternité dans une heure. »
6

De cette conception découle un immense respect et une immense considération envers toute vie. Si chaque vie englobe toutes les lois et tous les phénomènes de l’univers, alors il faut la considérer comme aussi précieuse que l’univers lui-même et la traiter avec le plus grand respect. En particulier, chaque personne est d’une importance capitale.

Daisaku Ikeda développe ce point : « La vie d'une seule personne est aussi vaste que l'univers entier et elle est infiniment respectable. Il est important de faire tout notre possible pour encourager non seulement ceux qui sont dans notre environnement proche, mais aussi ceux qui font des efforts dans l'ombre. (...) Un bouddhiste cherche d’abord et avant tout à mettre en valeur le travail de ceux à qui on ne prête pas, d’ordinaire, attention. Nous devons faire l'effort d'encourager chaque personne et de l'aider à devenir heureuse. »7

« Tout imprégner » : lorsque notre détermination change, tout change

Le principe d’ichinen sanzen nous incite à aspirer à un idéal humaniste élevé, et à adopter un mode de vie altruiste. Il offre un éclairage pénétrant sur la façon d’opérer une transformation profonde en soi et dans le monde.

Puisque toutes les potentialités existent en nous (sanzen), tout dépend de notre détermination intérieure au moment présent (ichinen) pour manifester l’état de vie le plus élevé, la bouddhéité. Celle-ci, lorsqu’elle est activée, imprègne tous les phénomènes. Telle une onde se diffusant librement, elle touche et influence toutes les personnes qui se trouvent dans notre environnement. Celles-ci s’ouvrent alors naturellement à l’opportunité d’entamer leur propre révolution humaine, jusqu’à ce que leur bouddhéité innée s’exprime à son tour. Cette réaction en chaîne se propage de l’individu à la famille, et des voisins à la communauté, à une échelle toujours plus grande.

Tout commence donc par notre aspiration profonde. Il faut ensuite s’armer d’une forte détermination et se lancer dans l’action. Tant que nous gardons la détermination de contribuer au bonheur d’autrui, alors l’état de bouddha demeure le fil directeur de notre vie. Notre environnement s’imprègne de cette détermination et s’oriente, petit à petit, vers une direction positive.

En définitive, ichinen sanzen offre une description détaillée de la façon dont une personne ordinaire peut, telle qu’elle est, manifester la bouddhéité dans sa vie. C’est le principe « clé » permettant d’atteindre la bouddhéité.

Un simple mortel est un bouddha, et un bouddha est un simple mortel. C’est exactement le sens d’ichinen sanzen.
Nichiren, L’exil d’Izu, L&T-II, 63.

Ichinen sanzen « théorique » et « concret »

A partir du principe de la réalité ultime de tous les phénomènes révélé dans le 2e chapitre du Sûtra du Lotus, « Moyens opportuns », le grand maître Tiantai a développé un principe d’ichinen sanzen qualifié de « théorique ». En effet, à ce stade du récit du Sûtra, on ne le voit pas clairement à l’œuvre et la possibilité d’atteindre la bouddhéité demeure floue, « comme le reflet de la lune sur l’eau ou comme des herbes flottant sur les vagues »8, écrit Nichiren. En particulier, le Bouddha est encore perçu comme un être parfait, arrivé une fois pour toute à ce stade après avoir pratiqué durant d’innombrables éons.

Ce n’est que dans le 16e chapitre, « Durée de la vie », lorsqu’est révélée l'illumination du Bouddha dans le lointain passé que le principe d’ichinen sanzen prend toute sa cohérence. Car il devient alors évident que les dix états sont simultanément présents dans la vie du Bouddha et que l’état de vie de la bouddhéité n’est nullement séparé des neuf autres. Autrement dit, un bouddha est un être humain ordinaire, et un être humain ordinaire possède de manière inhérente l'état de bouddha.

Le principe d’ichinen sanzen est ainsi confirmé à travers l’exemple de la vie de Shakyamuni, et il est alors qualifié de « concret ». Sur cette base, Tiantai conçoit une méthode d’introspection, appelée « l’observation du cœur » (Shikan), afin de parvenir à saisir les dix états de vie en soi-même et atteindre l'Eveil. Cependant cette pratique, très ardue, reste peu accessible…

L’ichinen sanzen révélé par Nichiren

Avec une compassion profonde pour ceux qui ignorent le joyau d'ichinen sanzen, le bouddha fondamental l'enveloppa dans la seule phrase Nam-myoho-renge-kyo, et en orna le cou de ceux qui vivent à l'époque des Derniers Jours de la Loi.
Nichiren, Le véritable objet de vénération, L&T-I, 89.

C’est à Nichiren que revient la mission de forger un principe d’ichinen sanzen « concret »9 et accessible à tout un chacun. En se fondant sur la révélation du bouddha éternel contenue dans le chapitre « Durée de la vie », il interprète ce bouddha comme l’expression de la grande vie de l’univers.

Comme l’explique Daisaku Ikeda : « Les deux principes d’ichinen sanzen [théorique et concret] reflètent tous deux la réalité des être individuels. Par contre, le principe implicite et ultime d’ichinen sanzen considère tous les êtres dans chacun des dix états comme l’expression d’un seul moment de la vie cosmique universelle et éternelle. Ce principe implicite d’ichinen sanzen est le véritable ichinen sanzen concret qui permet à tous les bouddhas du passé, du présent et du futur de parvenir à l’illumination. »10

L’ichinen sanzen enseigné par Nichiren décrit donc les neuf états aussi bien que l’état de bouddha comme des manifestations en perpétuel mouvement de l’entité de la vie de l’univers, ou bouddha éternel. En d’autres termes, c’est le principe qui révèle la fondation commune à la vie de tous les êtres vivants.

De plus, Nichiren a distillé l’essence de ce principe et l’a concrétisé sous la forme de Nam-myoho-renge-kyo. Il lui a également donné une expression graphique, à travers un objet de culte : le Gohonzon.

Ainsi, avec Nichiren, ce principe fondamental prend une forme concrète et directement accessible pour tous. C’est sur cette base que les pratiquants du bouddhisme de Nichiren accomplissent leur « révolution humaine », ou changement intérieur, et avancent au quotidien en relevant joyeusement les défis de l’existence.


Notes

  • 1. Tiantai (538-597), fondateur de l’école Tendai et auteur d’une étude approfondie du Sûtra du Lotus, où il énonça le principe d’ichinen sanzen.
  • 2. L&T-II, 152.
  • 3. Tientai est parvenu au chiffre de trois mille en comptant les dix états et leur inclusion mutuelle, chacun possédant les Dix modalités d’expression de la vie, dans les Trois domaines d’existence (ou principes de différentiation). D’où 10 x 10 x 10 x 3, soit 3000 facteurs ou conditions.
  • 4. Nichikan Shonin (1665-1726) : 26e grand patriarche du Taiseki-ji et réformateur important du bouddhisme de Nichiren.
  • 5. Sanju Hiden Sho (Le Triple enseignement secret), cité dans D. Ikeda, La Sagesse du Sûtra du Lotus, Acep, p.49.
  • 6. W. Blake, Augures d'Innocence (1803).
  • 7. La Sagesse du Sûtra du Lotus, vol.4, Acep, p. 54.
  • 8. L&T-II, 113.
  • 9. A ce sujet, Nichiren Daishonin écrit : « ...même la différence qu'introduit la notion d'ichinen sanzen entre enseignements théorique et essentiel devient presque insignifiante lorsque est révélé le principe ultime caché au cœur du Sûtra du Lotus. » (Le véritable objet de vénération, L&T-I, 75.)
    Ainsi, du point de vue du bouddhisme de Nichiren, ce que l’on nomme « ichinen sanzen concret » est le principe révélé par Nichiren, comme il l’explique ici : « Il y a deux manières de percevoir le principe d'ichinen sanzen. L'une est théorique et l'autre concrète. (…) ichinen sanzen, dans la pratique de T'ien-t'ai et de Dengyô, se rattache à l'enseignement théorique tandis qu'ichinen sanzen, dans la pratique de Nichiren, fait partie de l'enseignement essentiel. C'est aussi différent que le ciel de la terre. » (Le traitement de la maladie, L&T-III, 322.)
  • 10. La Sagesse du Sûtra du Lotus, vol.3, Acep, p. 219.

Commentaires   

0 #3 bensaid 19-12-2017 17:58
Sujet clairement abordé, mais les références sur les Ecrits et sur La Sagesse du Sûtra du Lotus devraient être dans les deux versions. Pour la sagesse... la référence commune est le numéro du chapitre des entretiens.
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0 #2 maxime 20-09-2017 23:03
Merci de m'éclairer l'esprit. Très perspicace comme analyse!
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0 #1 Liviot 18-09-2017 07:43
Bien que ce principe semble complexe, il demeure fonctionnel en tout individu. Ce que je retiens de cet enseignement est que tout individu a la possibilité d'opérer sa révolution humaine afin d'impacter positivement la société dans laquelle il vit.
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