Le 12 juin 2014, l’ACSF organisait une conférence donnée par Bertrand Rossignol, docteur en histoire des religions, intitulée « Le Sûtra du Lotus : la première déclaration des Droits humains ? – Itinéraire et enseignements d’un texte majeur du bouddhisme ».

L’association peut sembler paradoxale : comment comparer un sûtra, texte religieux oriental de l’Antiquité, à un concept moderne, les Droits de l’homme, forgé dans un contexte occidental (les Lumières) plutôt en réaction à la religion ? Il est généralement admis que, par exemple, l’édit de Milan de l’empereur Constantin de 313 qui instaure dans l’empire la liberté de culte pour les chrétiens, ou les Évangiles, ont exercé une influence sur ce concept. La question posée ici est : Y a-t-il des racines non occidentales et judéo-chrétiennes aux Droits humains ?

Le code du roi Hammourabi (Babylone, XVIIIe siècle av. J.-C.) et surtout le cylindre1 du roi perse Cyrus II le Grand (VIe siècle av. J.-C.) contiennent ainsi des avancées en matière de droits. Le texte de Cyrus qui, après la conquête de Babylone, instaure notamment la liberté de culte et la libération des esclaves, est considéré par les Nations unies comme « la première charte des Droits de l’homme ». Il a été traduit dans les six langues officielles parlées à l’ONU.

Au-delà de toute discrimination

Dans l’Inde du VIIe-VIe siècle avant notre ère, le corpus des textes sacrés védiques (rédigés entre environ 1500 et 500 av. J.-C.) demeure fondamental, mais il se complète de commentaires nommés brahmana qui fondent une idéologie nouvelle, celle du brahmanisme, qui évolue ensuite vers les diverses formes historiques d’hindouisme. Seuls détenteurs de la connaissance des pratiques et rites sacrificiels, les prêtres brahmanes ont le monopole de l’accès aux dieux (devas).

La société indienne de l’époque est divisée en castes :

  • les Brahmanes (prêtres, enseignants, lettrés) ;
  • les Kshatriyas (roi, princes, guerriers) ;
  • les Vaishyas (artisans, commerçants, agriculteurs) ;
  • les Shudras (serviteurs).
  • À ces quatre catégories s’ajoutent les Dalits, encore appelés Intouchables, qui se situent en dehors du système des castes.

La cosmologie indienne considère que les êtres, soumis au karma, transmigrent entre six mondes bien distincts (le samsara2) : celui des enfers, des esprits affamés, des animaux, des asura (démons batailleurs), des humains et des dieux. Les sacrifices faits aux dieux, notamment, par l’intermédiaire des brahmanes permettent de progresser de monde en monde ; les actes considérés comme impurs entraînent une régression.

C’est dans ce contexte qu’apparaît, au Ve siècle avant J.-C., le bouddhisme, qui va s’opposer à la discrimination exercée par le système brahmanique. Le message du Bouddha est clair : par la pratique bouddhique (la Voie), un non-brahmane peut s’éveiller à un principe cosmique – une Loi –, atteindre l’Éveil (le Nirvana), et donc s’extraire de la prison du cycle du samsara. Quelle forme prennent cette Voie et cette Loi ? Là se trouve l’origine des différents bouddhismes.

En son essence, le bouddhisme recèle ainsi une dimension universelle – il ne rejette pas la notion de divinité (même s’il ne s’agit pas d’une religion révélée) –, ce qui lui permet de pénétrer de nombreuses cultures. Non violent, il s’oppose aux innombrables sacrifices d’animaux pratiqués dans la religion védique.

Un règne pacifique

Le roi Ashoka (règne de 268 à 232 av. J.-C.) est resté dans l’Histoire comme le premier unificateur de l’Inde. Converti au bouddhisme, il prend conscience des horreurs de la guerre, et, suite à une bataille meurtrière, fait graver un édit dans la pierre où il exprime ses regrets pour les victimes. Il instaure de nombreuses œuvres sociales et la liberté de culte. Quant aux animaux, ils ne sont plus sacrifiés, mais soignés dans des hôpitaux...

Il parraine le 3e Concile bouddhique, qui doit travailler à la compilation d’écrits et mettre fin aux débats doctrinaux entre les tenants de la voie ancienne (Theravada) et ceux qui manifestent une volonté d’assouplissement de la règle monastique, considérés comme étant à l’origine du Grand Véhicule (Mahayana)3.

Ashoka envoie ensuite des missionnaires bouddhistes en Inde du Sud, au Gandhara (nord du Pakistan et de l’Afghanistan), à Sri Lanka (son fils et sa fille s’y rendent) et jusqu’en Syrie, en Égypte et en Macédoine.

Quand bien même le bouddhisme n’aurait jamais connu la prospérité qui est la sienne sans le soutien de laïcs « puissants », de rois indiens (Bimbisara, Ashoka) ou de riches marchands et maîtres de maison (Sudatta, Vimalakirti), il s’adresse à chaque être humain, quelle que soit sa naissance.

Dans le Sutta nippata, l’un des textes bouddhiques les plus anciens, Shakyamuni invite ainsi ses disciples à s’attacher aux actions d’une personne, non à ses origines.

Sur la route de la soie

C’est par la voie ouverte par Ashoka en direction du Gandhara que le Sûtra du Lotus va atteindre l’Asie centrale. De là, il va passer en Chine, via la route de la soie, puis en Corée et au Japon4. Sur cette route, ouverte par les Chinois vers 139 av. J.-C., s’échangeaient des marchandises et se transmettaient des enseignements religieux (zoroastrisme, manichéisme, christianisme nestorien, bouddhisme).

En 1907, sur le site des grottes de Mogao (Dunhuang), l’archéologue britannique Aurel Stein se fera ouvrir les portes d’une bibliothèque cachée.5 Il découvre ainsi environ quarante mille manuscrits (dont des versions du Sûtra du Lotus) remarquablement conservés, en chinois, tibétain, tangoute, ouïghour, sanskrit, hébreu, sogdien et khotanais, deux langues inconnues alors !

Du Ier siècle avant notre ère au IIe siècle après, s’étend la période de rédaction de ces manuscrits du Mahayana, auparavant gardés en mémoire et transmis oralement par les moines. Il est difficile de situer précisément la date et le lieu de rédaction du Sûtra du Lotus, mais l’on sait que l’original existait avant 286 de notre ère, date de la première traduction en chinois par Dharmaraksha (231-308).6

Certains chercheurs pensent que le Sûtra du Lotus fut d’abord rédigé en quelque dialecte d’Inde ou d’Asie centrale, puis copié en sanskrit pour lui donner une dimension plus prestigieuse et accroître sa diffusion.7

En 406, l’année même où saint Jérôme achève sa traduction de la Bible en latin, une nouvelle traduction du Sûtra du Lotus en chinois voit le jour. Elle est l’œuvre de Kumarajiva (344-413 ou 350-409). L’un de ses traits de génie est d’avoir traduit saddharma par myoho (Loi merveilleuse) et non par shoho (Loi correcte), comme l’a fait Dharmaraksha. Le caractère chinois miao, ou myo, (merveille) se trouve en effet au premier chapitre du classique taoïste Tao Tö King (La Voie et sa vertu) de Lao Zi.8 Ce myo avait donc une profonde résonance dans le monde culturel et religieux chinois.

Un grand texte humaniste

Le 12e chapitre du Sûtra du Lotus, « Devadatta », est un chapitre essentiel. À travers l’exemple de la fille du roi-dragon, il enseigne l’éveil des femmes, ce qui leur était refusé dans les enseignements antérieurs. À travers la figure de Devadatta, cousin du Bouddha qui a attenté à sa vie et s’est efforcé de ruiner l’harmonie entre les croyants, mais qui, malgré cela, atteindra l’éveil, il enseigne l’éveil des personnes mauvaises.9

Le 4e chapitre, « Croire et comprendre », relate quant à lui la parabole de l’homme riche et de son fils pauvre10, que nous pouvons lire à la lumière du premier article de la Déclaration universelle des Droits de l’homme de 1948 : « Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience, et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité. »

Dans cette parabole, un jeune homme décide de quitter le foyer familial avec une petite partie de son bien, mais le dilapide et se retrouve démuni. Un jour, il passe devant la nouvelle demeure de son père. Il est impressionné part tant de richesse. Le père reconnaît son fils, mais le fils ne reconnaît pas son père. Le père (le Bouddha) va s’ingénier à faire comprendre à ce fils retrouvé (les êtres humains) que toutes ses richesses (le véhicule de l’éveil suprême) lui sont destinées.

Le père, qui laisse – deux fois – son fils partir, symbolise la liberté et plus particulièrement le respect de la liberté de conscience. Le même père qui, par compassion, pour se rapprocher de son fils (esprit de fraternité), se met à son niveau en revêtant des haillons et en curant avec lui les étables, souligne l’égalité fondamentale des êtres humains. Avec sagesse, il amène son fils à retrouver l’estime de lui-même et à prendre conscience de toute la dignité de sa vie.

Cette parabole signifie qu’il y a un véhicule unique auquel chacun a accès : le véhicule du Bouddha. Les autres véhicules sont des moyens provisoires pour accéder à ce véhicule. Tous les êtres humains ont le droit d’accéder au joyau suprême qu’est l’état de bouddha. Ils ne doivent pas se satisfaire d’un éveil mineur et n’y sont pas condamnés.

À l’image du Bouddha qui considère avec bienveillance tous les êtres, la parabole de l’homme riche et de son fils pauvre nous invite à développer une attitude altruiste au-delà des frontières familiales, sociales ou culturelles. Prendre conscience de sa valeur et aider les autres à faire de même est la meilleure attitude à adopter pour redonner aux Droits humains leur lettre de noblesse.


Valeurs humaines, n°49-novembre 2014.

Notes

  • 1. Cylindre d’argile sur lequel est gravé une proclamation de Cyrus II sur les droits humains.
  • 2. Cycle des renaissances successives.
  • 3. Les mahayanistes vont appeler péjorativement les « anciens » : adeptes du petit véhicule (Hinayana).
  • 4. Le bouddhisme arrive en Chine au milieu du Ier siècle, en Corée au IVe et au Japon au VIe.
  • 5. Le français Paul Pelliot le suivra de peu.
  • 6. Le grand bouddhologue japonais Hajime Nakamura la situe entre 100 et 150 de notre ère (voir Jean-Noël Robert, Le Sûtra du Lotus, Fayard, 1997, p. 12).
  • 7. Burton Watson, Le Sûtra du Lotus (préface), Les Indes savantes, 2007, p. 7.
  • 8. Lao Zi (Lao Tseu), La Voie et sa vertu, Points sagesse n° 16, 1979, p. 21.
  • 9. Voir SdL-XII, 181.
  • 10. L’une des sept principales paraboles du Sûtra du Lotus. Voir le texte complet en SdL-IV, 96-300 et aussi Valeurs humaines n° 32, juin 2013, p. 28.
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