![[Mark Olsen / Unsplash CC]](/images/stories/humanisme/image-esnbfvesnbfvesnb.jpg)
Si l'amour romantique est universellement célébré à travers la culture humaine, sa réalité est bien souvent source de questionnements : pourquoi l'intensité des débuts ne dure-t-elle pas ? Pourquoi certaines relations nous font-elles grandir alors que d'autres nous enferment ? Explorons quelques principes tirés de la sagesse bouddhiste afin d'éclairer notre manière d'aimer et d'être aimé…
Au-delà du désir amoureux
Quand vous tombez amoureux, la vie semble soudain pleine d’intensité et d’intérêt ; on a l’impression d’être le héros principal d’un roman. [Cependant], si vous essayez d’utiliser l’amour comme une fuite, le fait est que l’euphorie que cela vous procurera ne durera probablement pas longtemps.
Daisaku Ikeda, Dialogues avec la jeunesse
En effet, l’intensité du sentiment n'est pas nécessairement l’indicateur d'une relation profonde, car d'autres facteurs entrent en jeu : l’intimité et l’engagement.1 L'émotion est certes liée à des mécanismes biologiques puissants, comme les circuits de récompense et de dopamine, mais elle est instable, par nature. Elle tend à fluctuer avec le temps.
L'intimité stabilise ces fluctuations émotionnelles. Elle correspond au sentiment de proximité avec l'autre et comprend notamment la confiance, le respect, la compréhension mutuelle, le sentiment d'être accepté tel que l'on est, la complicité. C'est ce qui permet de dire : « Je peux être moi-même avec cette personne. »
Quant à l'engagement, il correspond à la dimension volontaire de l'amour. Il s'agit de la décision consciente de construire une relation, de traverser les difficultés ensemble et de rester investi dans le lien quoi qu’il arrive. Cette composante est souvent négligée dans les représentations “romantiques” de l’amour. Elle est pourtant essentielle car l'amour durable n'est pas seulement un sentiment, mais une décision renouvelée.
Ainsi, l’amour n'est pas seulement ce que l'on ressent, mais ce que l’on construit patiemment, à travers les différentes dimensions de la relation.
Une relation qui tire chacun vers le haut
L’amour devrait être une force qui vous aide à élargir votre vie et à faire jaillir votre potentiel inné, en renforçant votre vitalité et votre dynamisme. C’est là l’idéal, mais comme l’illustre bien le proverbe “l’amour est aveugle”, les gens ont tendance à perdre toute objectivité lorsqu’ils tombent amoureux. (...) Si une relation vous conduit à négliger ce que vous avez à faire, et à oublier le but de votre vie, alors vous êtes sur la mauvaise voie. Une relation saine se reconnaît au fait que deux personnes s’encouragent à progresser vers leur but respectif, en partageant les espoirs et les rêves de l’autre. Une relation devrait être une source d’inspiration, de revitalisation et d’espoir.
Daisaku Ikeda, Dialogues avec la jeunesse
Chaque individu cherche de façon innée à s'épanouir : apprendre, progresser, donner du sens à son existence, intégrer ses expériences et développer sa vie.2 Il est dès lors évident qu’une relation amoureuse qui viendrait à contrarier cette aspiration naturelle risque de tourner court... ou de conduire à la souffrance.
Au contraire, une relation saine se caractérise par le fait qu'elle renforce continuellement l'épanouissement et l'autonomie de chacun. L'autonomie ne signifie pas l'indépendance totale ou le refus des autres. Elle correspond plutôt au sentiment que « Je suis l'auteur de mes choix et de ma vie. »
Lorsqu'une relation devient possessive ou fusionnelle, ce besoin inné d'autonomie peut être frustré par une dynamique de dépendance affective (« J'ai besoin que tu m’aimes et me complètes ») et, son complémentaire, la co-dépendance (« J'ai besoin que tu aies besoin de moi »).
Le bonheur durable apparaît plutôt lorsque chaque personne développe sa vie intérieure, poursuit des objectifs qui ont du sens pour elle, cultive des relations de qualité... et encourage l'autre à faire de même.
Une école d’humanité
Si vous aimez sincèrement quelqu’un, alors, grâce à cette relation vous pouvez devenir une personne dont l’amour s’étend à toute l’humanité. Une telle relation sert à renforcer, élever et enrichir le domaine intérieur de votre vie. En définitive, les liens que vous établissez sont un reflet de votre état de vie.
Daisaku Ikeda, Dialogues avec la jeunesse
On touche ici à la dimension spirituelle de la relation. A ce niveau, l'amour est compris comme une capacité globale de l'être humain et non comme un sentiment réservé à une seule personne.3
La culture moderne nous pousse souvent à considérer l'amour comme une question de rencontre. Nous pensons : Comment séduire ? Comment être aimé ? Comment trouver le bon partenaire ? Mais nous nous demandons beaucoup plus rarement : Suis-je capable d'aimer profondément ? Ai-je développé les qualités nécessaires à une relation mature ?
Dans cette perspective, l'amour n'est pas avant tout un sentiment, car les sentiments vont et viennent, mais l'amour, lui, est une orientation fondamentale de la personnalité, une manière d'être au monde. En effet, il y a une contradiction dans le fait de dire : « J'aime profondément mon conjoint, mais je me moque complètement du reste de l'humanité. » Une personne véritablement aimante est amenée à développer des qualités qui dépassent le cadre du couple.
Plus nous apprenons à aimer une personne profondément, plus nous développons ces qualités humaines. La relation amoureuse devient ainsi un école d'humanité. Loin de nous conduire à un repli sur une personne unique, elle élargit progressivement notre capacité de bienveillance, de sagesse et contribue à notre développement spirituel.
À rebours de nombreuses représentations romantiques, la sagesse bouddhiste invite à voir la relation amoureuse comme la rencontre de deux personnes qui choisissent de grandir ensemble sans renoncer à leur propre chemin. Cultiver son bonheur, développer sa personnalité, apprendre à distinguer la passion de l'amour durable, élargir progressivement son empathie aux autres : autant de défis qui ne concernent pas seulement la vie de couple, mais l'ensemble de nos relations – avec les autres, avec le vivant, avec le monde...
Les citations de ce texte sont tirées du livre de Daisaku Ikeda, Dialogues avec la jeunesse, tome 1, publié aux éditions Acep en 2021 (réédition), chapitre “Quelques réflexions sur l'amour”.
- 1. ↑ Voir le modèle proposé par le psychologue Robert Sternberg dans les années 1980, appelé la théorie triangulaire de l'amour (ou “triangle de Sternberg”), qui avance que l'amour durable repose sur trois composantes : passion, intimité et engagement.
- 2. ↑ Il s'agit là de l'idée centrale avancée par la théorie de l'autodétermination, dans le champ de la psychologie de la motivation. Cette théorie influente a été développée dans les années 70 par Edward Deci et Richard Ryan.
- 3. ↑ Voir les travaux sur le développement moral du sociologue et psychanalyste Erich Fromm. Dans son livre L'Art d'aimer (1956), il identifie quatre composantes de l'amour en tant que capacité humaine globale : le soin (care), la responsabilité, le respect et la connaissance de l'autre.