Satyajit Ray (1921-1992) est sans doute le plus connu et reconnu des cinéastes indiens. Portrait.

« La magie de Ray, la simple poésie de ses images et leur impact émotionnel, resteront toujours dans ma mémoire... Son travail rejoint celui de quelques uns de ses contemporains comme Ingmar Bergman, Akira Kurosawa et Federico Fellini. » Ainsi s'exprime Martin Scorsese, le grand cinéaste américain, en parlant de Satyajit Ray.

L'Inde, son pays, est connue pour le contraste saisissant entre la misère dans ses grandes villes et les avancées d’une véritable élite industrielle et technologique. L'Inde est aussi le plus grand producteur de films du monde. Avec un quotidien précaire, les êtres humains auraient-ils autant besoin de rêves que de pain ? En tout cas, les films indiens ont fourni et continuent à fournir en rêves de nombreux pays en voie de développement.

Graphiste, cinéaste, compositeur, écrivain...

Loin des chansons et des danses largement dispensées à travers le monde par l'industrie de Bollywood, Satyajit Ray, cinéaste dit « réaliste », a laissé, dès le milieu des années 50, des images de l’Inde d’une noblesse et d’une beauté inégalées.

Véritable homme orchestre, Satyajit Raya exercé d'innombrables métiers : graphiste, metteur en page, publicitaire, écrivain. Il a réalisé ses propres films, en a écrit les scénarios, dirigé le casting, et en a même composé les musiques originales. Il en a aussi assuré le tournage et la direction artistique, conçu et réalisé les génériques et les affiches publicitaires...

Moins connu en tant qu’écrivain que cinéaste, Satyajit Ray est aussi l’inventeur d’un passionnant personnage de la littérature pour adolescents : Félouda. En s’appuyant sur ses lectures et sur un don d'observation exceptionnel, Félouda, jeune Sherlock Holmes indien, démêle les imbroglios policiers les plus mystérieux. Écrites en bengali, certaines de ces nouvelles ont été traduites en anglais, puis en français1. À travers les aventures de ce jeune homme, on découvre l'Inde de l’intérieur, en reconnaissant au passage l'universalité de certaines situations.

Pather Panchali, « Prix du document humain » (1956)

Disponibles en DVD, de nombreux films de Satyajit Ray sont diffusés en France. Parmi les plus connus, citons Le Salon de musique (Jalsaghar) et La Déesse (Devi). Dans Le Salon de musique, un aristocrate démuni s'obstine à dépenser tout ce qui reste de son ancienne fortune pour organiser des concerts de musique classique indienne, dans le décor en ruine de sa demeure princière. Avec La Déesse, le cinéaste dénonce le climat de superstition hindoue dans lequel une jeune fille est contrainte de jouer le rôle d'une déesse, afin de satisfaire les ambitions de son oncle.

Mais le plus célèbre de tous ses films est le tout premier, considéré comme son chef-d’œuvre : Pather Panchali (La Complainte du sentier). Inspiré par un classique de la littérature bengalie paru en 1928, Satyajit Ray distribue les premiers rôles à des amis et tourne son film en décor réel. Pather Panchali remporte de nombreuses distinctions internationales, dont le « Prix du document humain » au Festival de Cannes en 1956. C’est le premier volet de la trilogie d'Apu (la vision d'un enfant), suivie par Aparajito (L'Invaincu – la vision d’un adolescent) et par Apur Sansar (Le Monde d'Apu – la vision d'un adulte).

Bien qu'il soit né dans une famille citadine, Satyajit Ray explique que sa jeunesse à Calcutta ne l'a aucunement empêché de s'identifier à Apu, le héros de Pather Panchali, petit garçon d’un village du Bengale. Le cinéaste a, en effet, fait ses études dans une université fondée par Rabindranath Tagore, dont le père de Ray, le poète Sukumar Ray, était l'ami. Sukumar Ray meurt alors que Satyajit n’avait que trois ans. Élevé par sa mère, celle-ci l’envoie étudier dans l’université fondée par Tagore.

Le tournage de Pather Panchali prend trois ans parce que Ray en assure seul le financement. Grâce à un prêt du gouvernement du Bengale-Occidental, le film sort enfin en 1955. Il reçoit un accueil critique dans l’ensemble très favorable, même si certains le trouvent d’une lenteur éprouvante. D'autres parlent d'un « humanisme naïf », voire d'un parti pris « antimoderne ». Mais c'est au grand cinéaste japonais Akira Kurosawa que revient le dernier mot : « Ne pas avoir vu le cinéma de Ray revient à exister dans le monde sans avoir vu le soleil ou la lune. »

Zoom sur Pather Panchali

La musique de Pather Panchali est signée de Ravi Shankar, rendu célèbre par sa participation au Festival de Woodstock, son amitié avec les Beatles et l'admiration que lui vouait le saxophoniste américain John Coltrane.

Dès les premières mesures, sitar et flûte, percussions, tablas et clochettes tissent le climat qui sera d'un bout à l'autre celui du film. La musique ne noie pas les images sous un déferlement de sons ininterrompus. Elle souligne plutôt la beauté des palmes et de la forêt. Avec un principe d'éclairage qui rend le teint plus lumineux, les yeux plus brillants et les dents plus blanches, on saisit le contraste d’un visage d'enfant près du faciès édenté de sa grand-mère. Les femmes portent avec élégance une amphore sous le bras gauche. Le drapé des saris a la même distinction que les plis de la robe des saints de la sculpture romane, qu'André Malraux rapprochait de la statuaire gréco-bouddhique de Gandhara, en Inde, précisément au Ive siècle ! Apu, le gamin, préfère jouer au mort que faire sa toilette du matin. Sa mère le conduit à l'école par un chemin en pleine campagne. Un marchand ambulant crie l'excellence des friandises qu'il vend, avant de les envelopper dans de petits paquets de feuilles...

Comme dans le cinéma néo-réaliste italien pour lequel Satyajit Rayne cachait pas son admiration, ce film décrit la beauté par tous les moyens, malgré le délabrement ambiant. Venu en Inde en repérage pour l'un de ses films, John Huston fut impressionné par une scène de ce film. « Un talent majeur était en train de naître », écrit le cinéaste américain à un conservateur du Musée d’art moderne de New York. Dans la scène en question, le frère et la sœur découvrent soudain, en plein champ, de gigantesques pylônes électriques. Les fils électriques, même entrevus à travers les herbes sauvages, balisent un nouveau monde. Le son d'une locomotive à vapeur précède le passage d'un train crachant sa fumée noire. Les enfants vont se réfugier dans les sous-bois avoisinants qui, résonnant de leurs rires et propices à leur chahut, paraissent en comparaison presque paradisiaques.

Un film empreint d’une grande humanité

Un jour éclate l'orage. Les feuilles de lotus sont agitées par le vent. Le tonnerre accompagne une pluie torrentielle qui précipite les chiens sous l'abri des vérandas. Les gosses, Apu et Durga, dansent joyeusement sous la pluie, avant d'aller s'enrouler, frigorifiés, dans le même châle sous un grand arbre. Mais Durga a attrapé froid. Elle reste malade sans que les compresses que sa mère lui met sur le front parviennent à la guérir. Dehors, les allées sont devenues des marécages. La fillette meurt entre les genoux de sa mère prostrée. Au retour du père, ses deux enfants ne sont plus là pour l'accueillir. Dans le jardin dévasté par l'orage, il ne reste qu’un zébu sauvage. D’un foulard, le père extrait les cadeaux qu’il a rapportés. Mais, lorsque les sanglots de la mère lui révèlent la mort de leur fille, il pousse un grand cri et joint ses pleurs aux siens.

Dernières images du film : un chariot tiré par deux bœufs. Le père, la mère et le fils s'en vont vers la ville, sous la bâche ronde de leur carriole. Des images qui suggèrent une fin en point d'interrogation.

Dès 1962, avec Kanchenjungha, tourné dans la ville à flanc de colline de Darjeeling, Ray réalise son premier film en couleurs. D'autres suivent dans lesquels Ray Satyajit reste toujours fidèle à son observation très fine et subtile de la société indienne, jetant parfois sur elle un regard non dénué d'humour.

En 1987, cinq ans avant sa mort, Satyajit Ray reçoit la Légion d’honneur des mains du président Mitterrand, venu lui-même à Calcutta pour la lui remettre, l’état de santé du cinéaste ne lui permettant pas de voyager jusqu'à Paris.


3e Civ', novembre 2009, n°579, p. 30-31.

Note

  • 1. Les Aventures de Félouda, Éd. Kailash, et Deux Nouvelles Aventures de Félouda, Ed. Seuil/Métailié.

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Commentaires   
0 #1 Guillaume 10-11-2015 19:13
Nous, êtres humains, avons le droit de vivre ensemble. Construire un monde de paix, sans haine, ni colère. Nous sommes liés les uns aux autres d'où la FRATERNITÉ est une obligation pour tous.
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