Comme les poissons et l'eau dans laquelle ils nagent... [DR]

Le bouddhisme attache une grande importance aux relations humaines. Elles forment le medium à travers lequel l'enseignement bouddhique (la Loi) est pratiqué et transmis.

Ainsi, le réseau relationnel entre les pratiquants du mouvement bouddhiste Soka est comparable aux mailles d’un tissu. Les fils verticaux correspondent aux liens entre maître et disciples, tandis que les fils horizontaux correspondent aux relations de soutien mutuel entre les croyants.

Avant tout, l'enseignement lui-même est de première importance, et Nichiren rappelle souvent à ses disciples de « suivre la Loi et non la personne », selon les mots du Bouddha dans le Sûtra du Nirvana. Toutefois, ses écrits font de nombreuses références à l‘importance du développement et du maintien d’une forme harmonieuse d’unité. Dans une de ses lettres, il écrit :

Tous les disciples de Nichiren et ceux qui croient en son enseignement devraient réciter Nam-myoho -renge-kyo d'un même cœur (itai dôshin) en transcendant toutes leurs différences, jusqu'à devenir aussi inséparables que les poissons et l'eau dans laquelle ils nagent.
L’héritage de la Loi ultime de la vie (L&T-I, 21)

Cette lettre a été écrite au moment où la petite communauté de croyants constituée autour de Nichiren faisait face à de graves persécutions perpétrées par le pouvoir féodal. Bien qu’en nombre restreint, Nichiren les encouragea, dans un autre écrit, à ne pas perdre espoir en leur écrivant :

Lorsque itai dôshin [un même cœur dans des corps différents] prévaut parmi les hommes, ils sont assurés d'atteindre leur but ; en revanche, s'ils agissent en dôtai ishin [un même corps mais des cœurs différents], ils ne peuvent rien réaliser de remarquable.
Sur itai doshin (L&T-I, 169)

Une nouvelle conception de l'unité

L’expression « Des corps différents, un seul cœur » utilisée par Nichiren comporte quatre caractères chinois qui peuvent être traduits par « différents par le corps, identiques par l’esprit ». Ce qui est significatif ici, c’est la forme d’unité particulière décrite par cette expression, peu commune à l'époque. Il ne s’agit pas d'une uniformité mécanique, coercitive, imposée par une force extérieure. Au contraire, l’unité qui est recherchée se fonde sur le respect de la diversité et des qualités uniques de chaque individu (d'où les « corps différent »).

Daisaku Ikeda a observé que ce type d’unité ne peut émerger que si les personnes « se considèrent les uns les autres comme des trésors individuels uniques et irremplaçables, et s’efforcent de mettre en lumière ce qu’il y a de meilleur en chacun d’eux. » En revanche, il remarque que « l'expression “Corps différents et esprits différents” (dotai ishin) reflète une situation de désunion totale. Alors que “Un seul corps et un seul esprit” (dotai doshin) représente une sorte d’unité dominée par la pensée collective, dans laquelle l’individualité est ignorée et qui conduit au totalitarisme. Aucune de ces deux situations ne permet aux gens de manifester leurs caractéristiques particulières. »

La cohésion dans le respect de l'autonomie

Ainsi, la mention « un seul cœur » ne signifie pas l’adhésion à un ensemble de valeurs standardisées ou une manière de pensée uniformisée. Il s’agit plutôt de l’adhésion commune mais profondement individuelle, à un objectif ou un idéal d’envergure. Cette conception offre un modèle de solidarité pour tous ceux qui travaillent à opérer un changement positif pour le monde. Chaque individu a une mission unique qu’il est le seul à pouvoir remplir, une contribution particulière à faire. Cet esprit de collaboration respectueuse et spontanée vers un idéal commun constitue le terreau propice à l'émergence des qualités et des talents singuliers de chacun.

Au début des années 40, alors que le Japon était en proie au totalitarisme fasciste, le fondateur du mouvement Soka, Tsunesaburo Makiguchi, critiquait l'idéologie officielle d'« abnégation personnelle au service du bien public », qui servait de justification au sacrifice inconditionnel en faveur de l’effort de guerre. « Le sacrifice de soi est un mensonge, écrivait-il. La voie authentique repose sur la recherche du bonheur pour soi et pour les autres. » Il déclarait que le mouvement bouddhiste Soka aurait pour tâche essentielle de permettre aux individus de développer leurs capacités particulières afin de contribuer à l’épanouissement de la société.

Tsunesaburo Makiguchi remarquait aussi l’ironie faisant que les personnes immorales se regroupent facilement, autour de leur intérêt commun pour la richesse et le pouvoir, alors que les personnes de bonne volonté, plus autonomes spirituellement, ont tendance à négliger l’importance de l’unité.

L’Histoire est pleine d’exemples tragiques illustrant la manière dont cette absence d'unité laisse le champ libre à des forces de haine et de destruction. Aussi, il apparaît de plus en plus clairement que seul un rassemblement d’individus dévoués à une cause commune nous permettra de relever les défis qui nous attendent à l'avenir.

L’idéal bouddhique d'« un seul cœur dans des corps différents » propose une perspective d’unité dans la diversité. Il s’agit d'une unité construite par des personnes autonomes dévouées à un réel travail de réforme intérieure, animés par le souci des autres et par une foi solide en la possibilité d’un avenir meilleur.


Traduit de Many in body, one in mind (itai doshin), SGI Quarterly, janvier 2005.

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