Bonobo souriant, ABC Sanctuary, République démocratique du Congo. [Minden Pictures] Nous partageons la quasi-totalité de notre génome avec nos cousins les grands singes, qui possèdent également une psychologie très proche de la notre. Des études montrent que les petits bonobos gèrent leurs émotions et manifestent de l’empathie exactement comme le font les enfants.

Depuis des siècles, on nous rabâche, preuves à l'appui, que « l'homme est un loup pour l'homme ». Depuis, tout le monde le croit, et un homme « bon » est souvent considéré comme quelqu'un de peu digne de confiance, de faible. Bref, « trop bon, trop con ». Il est temps de réhabiliter les mots « altruisme », « bienveillance » ou « solidarité ».

Bien que nombre de nos semblables, prophètes religieux, philosophes ou humanistes se soient efforcés de nous prouver le contraire, l'idée d'un homme « déchu » et « belliqueux » reste profondément ancrée dans nos cultures et nos esprits. Et la science, essentiellement occidentale, a été mise au service du postulat monothéiste de base qui veut que, sur l'échelle de la perfection, les mammifères sont loin devant les insectes et les végétaux, l'être humain – tout mauvais qu'il soit –, loin devant les animaux, et Dieu, bien loin devant nous.1 Certes, les animaux nont pas tous les mêmes capacités, et l'on ne peut nier que l'être humain est un animal égoïste, compétitif et possessif. Mais la dimension sociale, humaniste, empathique qui l'anime mérite aujour d'hui d'être mise en lumière. Temps de crise oblige.

Empathie et solidarité animale

Frans de Waal, docteur en biologie et pionnier hollandais de l'étude des origines de l'altruisme et de l'équité, chez les animaux et les êtres humains, a pris le contre-pied de la théorie de l'évolution centrée sur l'idée de compétition. Dans son dernier ouvrage paru en français, L'Age de l'empathie2, il démontre, expériences scientifiques à l'appui, la capacité qu'ont certains animaux à ressentir la souffrance d'autrui et à répondre à cette souffrance – au-delà même de leur espèce.

Cela suppose toutefois, pour eux, d'avoir un cerveau suffisamment développé ; un mollusque ne vous sauvera jamais la vie... Un chat, par exemple, sait que, derrière la porte du frigo il y a à manger et que seul son maître peut ouvrir la porte. Il n'attendra donc jamais devant la porte si son maître n'est pas dans la cuisine ou à proximité. Les singes vont plus loin. Si, par exemple, vous vous bandez les yeux, ils se mettront à gémir, certains essaieront même de vous enlever le bandeau ; le chat ne fera rien pour vous. Percevant le bandeau, le singe se met à votre place et comprend que vous ne pouvez pas voir à cause du bandeau.

La plupart des espèces imaginent et anticipent le danger. Face à lui, elles n'ont souvent d'autre choix que la solidarité. Depuis l'Antiquité, on recense des témoignages de solidarité entre baleines ou dauphins menacés. Il est prouvé que les singes capucins ou les chimpanzés se soucient, de façon désintéressée, du bien-être de leur semblable. Par exemple, un chimpanzé placé dans une cage observe un autre chimpanzé qui tente d'ouvrir la porte d'une pièce dont tous les deux savent qu'elle renferme de la nourriture. Seul le chimpanzé dans la cage a la possibilité d'ouvrir la porte en tirant sur une chaîne. Dans tous les cas, le chimpanzé enfermé – donc celui qui ne profitera pas de la nourriture – ouvre la porte, afin d'en faire bénéficier son compagnon.3 Même pour delanourriture, des expériences montrent qu'un rat n'infligera pas de souffrance à un autre rat, et un singe se laissera parfois affamé pour éviter des souffrances à un autre.

Mais le plus étonnantest que cette solidarité fonctionne entre espèces différentes. Dans une expérience similaire à la précédente, c'est un être humain qui est enfermé et tente désespérément d'attraper un bâton à travers les barreaux. Le chimpanzé le voit et se déplace spontanément pour aller chercher le bâton et le lui tendre. Il n'a pas appris à le faire et aucune récompense n'entre en jeu dans sa démarche.

Un jour, Kuni, une femellebonobo (chimpanzé nain) trouve un oiseau qui s'est assommé contre la paroi en verre de son enclos. Elle l'emporte alors au sommet d'un arbre pour tenter de le libérer, déploie ses ailes et le lance en l'air, répondant ainsi aux besoins de l'oiseau. Frans de Waal appelle ce type d'entraide l'« aide ciblée », courante, selon lui, dans le monde animal. Il la définit comme l’assistance orientée la situation ou le besoin précis d'autrui.4

Ces exemples illustrent la notion d'empathie proche de celle de sympathie ; l'empathie (dérivé de deux mots grecs « intérieur » et « souffrance ») nous permet de recueillir une information sur autrui, de ressentir ce qu'il ressent. La sympathie (« avec » et « souffrance ») traduit le souci de l'autre et le désir d'améliorer sa situation. La sympathie se rapproche ainsi de ce que le bouddhisme appelle bienveillance ou compassion, mais pas une compassion « passive » ou contemplative , une compassion qui nous pousse à aider l'autre.

Les êtres humains aussi

Au début de son Traité sur la dette de reconnaissance, Nichiren Daishonin écrit : « Le vieux renard n'oublie jamais la colline sur laquelle il est né. La tortue blanche rendit à Mao Pao la faveur qu'elle avait reçue de lui. Si même des animaux sont capables de se conduire ainsi, comment des êtres humains pourraient-ils ne pas le faire ? »5 Aussi si même des animaux sont capables d'empathie, comment les êtres humains pour raient-ils ne pas l'être ?

Les êtres humains sont passés maîtres dans l'art de lire dans l'esprit de l'autre.6 Entre cinq et sept ans, ils comprennent la réciprocité de la pensée : « Je sais que tu sais et je sais que tu sais que je sais. »7 Ils sont donc très tôt, capables d'empathie.

L'empathie est étroitement liée à l'attachement et au mimétisme. C'est parce que je partage un lien avec l'autre que je petres sentir sa souffrance comme la mienne. « Aucune femme ne laisserait son mari sans vêtement, et nuls parents ne manqueraient d'éprouver de la compassion en voyant leur enfant grelotter de froid. »8, nous dit aussi Nichiren. Quand une mère voit son enfant grelotter de froid ou un doigt coincé dans une porte, elle souffre indirectement par le biais des images mentales qui se forment dans son esprit. Mais, « Quand l'autre est trop loin ou qu'il appartient à un groupe ou à une espèce qui ne nous touche pas, on ne peut pas établir un lien de compassion. »9 Sauf peut-être pour ceux qui, conscients de l'interdépendance de tous les phénomènes, s'efforcent d'élargir leur compassion bien au-delà du cercle familial... ainsi que nous y encourage Nichiren : « Les souffrances que connaissent tous les êtres humains, toutes sont les propres souffrances de Nichiren... »10 Il va même plus loin dans l'illustration de cette interdépendances : « Quand le pin se développe, le chêne se réjouit ; quand l'herbe se dessèche, les orchidées se fanent. »11

L'être humain adopte et mime facilement les comportements de ceux auxquels ils s'identifient (pour le meilleur comme pour le pire). Les bébés reproduisent les mimiques de leurs parents ; le rire et le bâillement sont contagieux. Dans une étude publiée en 2oo5, des chercheurs ont comparé les stratégies mises en oeuvre par des enfants âgés de trois ou quatre ans et par des chimpanzés âgés de deux à six ans en captivité pour ouvrir une boîte contenant un objet désiré.

L'expérience montre que les premiers ont toujours recours à l'imitation d'une grande personne, même lorsque la solution semble évidente et que la procédure imitée n'est pas la bonne. Les chimpanzés, en revanche, ne copient un démonstrateur qu'en cas de nécessité ; ils préfèrent suivre leur propre inspiration.12

Le bouddhisme explique ce mimétisme par le principe d'esho-funi : la non-dualité d'une vie et de son environnement. Les êtres humains, en fonction de leurs cultures, se trouveraient ainsi, naturellement, dans une disposition proche d'un autre principe bouddhique, celui de dotai-ishin : un même corps, des esprits différents. C'est bien d'un même coeur dans des corps différents (itai-doshin) – c'est-à-dire d'individus autonomes et responsables tournés vers un même noble but – dont l'humanité a aujourd'hui besoin.

Frans de Waal considère que l'empathie est plus naturelle et instinctive qu'on ne le pensait, et que la coopération est au coeur de l'évolution de nos sociétés. La compétition qui débouche sur la guerre n'est pas, selon lui, de l'ordre de la nature, mais de la culture. Contrairement à une idée reçue, nos ancêtres alternaient de longues périodes de paix avec de courts entractes d'affrontements violents. « En raison de l'interdépendance entre groupes disposant de maigres ressources, nos ancêtres ne menèrent probablement jamais de grandes guerres, jusqu'à la période où ils se sédentarisèrent et commencèrent à accumuler les richesses en pratiquant l'agriculture. Les attaques contre les autres groupes devinrent alors plus profitables. Plutôt que de résulter d'une pulsion agressive, la guerre semble davantage une question de pouvoir et de profit. Ce qui laisse entendre qu'elle est loin d'être inévitable. »13 L'auteur en veut pour preuve que la plupart des tueries lors des guerres sont imputables à 1 ou 2 % des combattants (pendant la Seconde Guerre mondiale, par exemple, seulement un soldat américain sur cinq tira réellement sur l'ennemi).

Les êtres humains aspirent à la paix. Pour l'atteindre, ils ont d'abord besoin de croire qu'elle existe en eux-mêmes.


Valeurs humaines n° 2, décembre 2010, p. 24-26.


Notes

  • 1. Les trois monothéismes sont nés dans des régions désertiques où les nomades n'étaient pas en contact avec des animaux qui nous ressemblent, comme les singes. Une théorie veut qu'ils en ont déduit que seul l'être humain était doté d'une âme. En Inde, en Chine, au Japon ou en Afrique (au sud du Sahara), l’homme était entouré de primates, grands ou petits, des forêts tropicales, et les religions qui y sont nées – bouddhisme, taoïsme, animisme... – ne dissocient pas fondamentalement les humains de la nature.
  • 2. Leçons de la nature pour une société solidaire, Éd. LLL-Les liens qui libèrent, 2010.
  • 3. Ibid., p. 172.
  • 4. Ibid., p. 139.
  • 5. L&T-IV, 199.
  • 6. Avec toutes les dérives que cela peut revêtir. L'empathie peut être maladive ou altérée, comme dans les cas de pervers, de psychopathes ou de simples manipulateurs.
  • 7. Boris Cyrulnik, De chair et d'âme, Odile Jacob, 2006, p. 150.
  • 8. L&T-I, 265.
  • 9. De chair et d'âme, p. 167.
  • 10. WND-II, 934.
  • 11. L&T-VII, 137.
  • 12. Citée dans Axel Kahn, L'Homme, ce roseau pensant, Nil éditions, 2007, p. 134.
  • 13. L'Age de l'empathie, p. 45.

En raison de l'interdépendance entre groupes disposant de maigres ressources, nos ancêtres ne menèrent probablement jamais de grandes guerres, jusqu'à la période où ils se sédentarisèrent et commencèrent à accumuler les richesses en pratiquant l'agriculture. Les attaques contre les autres groupes devinrent alors plus profitables. Plutôt que de résulter d'une pulsion agressive, la guerre semble davantage une question de pouvoir et de profit. Ce qui laisse entendre qu'elle est loin d'être inévitable.

L'Age de l'empathie de Frans de Waal, professeur d'éthologie à Atlanta (Etats-Unis).

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Commentaires   
0 #1 Godo 03-02-2015 17:16
Fantastique comme essai ! Bravo !
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